Relation entre hommes et femmes dans la vie des affaires
Contrairement à une idée fausse largement répandue, la part des femmes dans la population active a globalement peu varié depuis le début du siècle. Les femmes comptaient pour beaucoup dans les cohortes humaines qui s’exténuaient et s’usaient prématurément dans les manufactures du XIXe siècle. Plus près de nous, la femme accède après la guerre à de multiples postes subalternes, peu éloignés du caractère répétitif et fastidieux du travail domestique.
L’événement qui a le plus bouleversé l’ordre traditionnel des affaires est l’accès progressif des femmes à des postes de responsabilité, puis de direction. L’arrivée difficile des femmes aux échelons supérieurs de la hiérarchie des entreprises a entraîné, du point de vue du savoir vivre, des changements plus radicaux et plus profonds que leur long séjour dans des fonctions subalternes. A côté des femmes qui souhaitent retrouver une activité professionnelle après avoir élevé leurs enfants, il faut compter avec les jeunes diplômées de l’enseignement supérieur, qui voient dans le travail une manifestation essentielle de leur émancipation. Les chiffres traduisent bien cette évolution : de 7 millions en 1968, la population féminine active est passée à 10 millions en 1985 !
L’influence des femmes sur les moeurs des affaires fut longtemps très limitée. Seule exception notable, la « bonne société » la femme y tenait souvent un rôle non négligeable, quoique discret, dans l’ombre de son mari. Parfaite maîtresse de maison, ses dîners enchantaient collaborateurs et clients. Gardienne des manières d’un mari parfois peu soucieux de son allure et de sa tenue, convive cultivée qui venait ajouter une petite touche humaine à des soirées où la conversation déviait rarement du travail, il lui arrivait dans certaines circonstances exceptionnelles d’être bien plus que cela : conseillère occulte mais influente des indécis. L’épouse devait néanmoins exercer ce rôle dans la discrétion. Elle était d’autant plus redoutable qu’elle était silencieuse. Ce n’est pas en France mais outre Atlantique que l’on pouvait entendre un président de société déclarer en plein milieu d’un conseil d’administration : « My wife told me... » !
Maintenue à l’écart de la conduite des affaires, la femme n’en était pas moins, dans les coulisses, la gardienne des bonnes manières. Elle le reste aujourd’hui, même dans le travail. La grossièreté des hommes s’efface en présence d’une seule femme.
La nouvelle génération féminine rejette ce que la galanterie peut avoir de condescendant. Ces jeunes femmes, aux échelons intermédiaires et supérieurs de la hiérarchie professionnelle, se considèrent comme des professionnelles autant que comme des femmes ; elles souhaitent avant tout qu’on les traite en égales. Elles rejettent tous les signes extérieurs qui peuvent apparaître comme l’expression d’un sentiment de supériorité masculine.
Mais leur influence réelle s’exerce ailleurs, plus en profondeur. Cette remise en cause dépasse toutes les courbettes et les préséances officielles, manifestations d’un code de conduite inventé par et pour les hommes. Quels sont les signes essentiels de ce typhon social qui agit sur les fondements mêmes de l’ordre masculin ?
- les femmes introduisent la subjectivité dans un monde prétendument objectif. Leurs jugements prennent volontiers en compte le facteur humain et les obstacles psychologiques à la mise en oeuvre des décisions.
- les femmes introduisent certains éléments fondamentaux de la vie privée dans la vie professionnelle, alors que les hommes ont tendance à diviser leur existence en deux sphères étanches. Si les affaires étaient, à bien des égards, la poursuite de la virilité par d’autres moyens, les femmes sont venues redonner une dimension humaine à la concurrence. La maternité oblige la femme à dévoiler en partie sa vie privée : même la plus agressive des « yuppies » en gris, comme on en voit courir sur les trottoirs de Wall Street, ne saurait dissimuler qu’elle attend un enfant.
- entre elles, les femmes introduisent souvent la solidarité désintéressée dans un monde d’hommes qui fait la part belle aux égoïsmes sacrés. Les entreprises fondées et dirigées par des femmes se caractérisent souvent par un esprit d’équipe très fort.
Les relations entre hommes et femmes prennent donc un relief particulier dans la vie des affaires contemporaine. Les hommes, pour leur part, sentent bien confusément qu’ils ne peuvent s’accrocher indéfiniment à leurs prérogatives exclusives. Mais de là à abandonner subitement leurs vieux réflexes masculins, voire machistes, il y a un pas. La plupart des dirigeants ne manquent jamais une occasion de se féliciter du dévouement et de la compétence de leurs collaboratrices. Ils ne sont pas prêts pour autant à leur passer les rênes de l’attelage. Ils savent que les femmes ont le même permis de conduire les affaires, mais ils pensent inconsciemment qu’elles sont de vrais « chauffards ». La première femme pilote de ligne, agent de change ou même concierge d’hôtel est félicitée et mise en avant ; elle n’en reste pas moins une exception, voire une « erreur de la nature », aux yeux de certains hommes.
La réalité change vite : les mentalités lentement. Autant qu’à des difficultés concrètes, les femmes se heurtent dans les affaires à des habitudes mentales. Si les dirigeants n’ont qu’à se louer des performances professionnelles des femmes qu’ils côtoient, c’est qu’elles doivent travailler deux fois plus que les hommes pour réussir. Comme le souligne Françoise Giroud qui, tant dans le journalisme que dans la politique, dut affronter maints réflexes machistes : « A poste égal, une femme doit être deux fois plus compétente qu’un homme. » La persévérance que les hommes ne cessent de déceler en elles est la manifestation d’une nécessité bien concrète : se faire une place au soleil à force d’effort et de détermination.
Au delà des revendications féministes, bien décriées aujourd’hui par la majorité des intéressées, les femmes exigent moins de respect protocolaire que des signes tangibles de leur droit plein et entier à accéder aux postes les plus intéressants. Ce sont moins les règles du savoir vivre traditionnel qui leur pèsent que l’esprit très masculin qui les sous tend.
Les relations entre les hommes et les femmes constituent donc le chapitre le plus sensible, le dossier le plus explosif de ce savoir vivre contemporain que nous voulons promouvoir. Leur exercice nécessite un dosage subtil de rigueur et d’ouverture.
Nous nous adressons d’abord aux femmes. Leurs objectifs sont clairs, leurs ambitions légitimes. Elles se heurtent pourtant dès les premières années de leur vie professionnelle à de multiples obstacles concrets. Nous les avons abordés d’un point de vue pragmatique, en décrivant un certain nombre de situations où elles peuvent tenter de mettre la règle du jeu de leur côté. Nous avons compris leur intérêt dans un sens global, associant leur professionnalisme et leur féminité, sans que l’affirmation de l’un implique une détérioration de l’autre.
Nous souhaitons que cet exercice du savoir vivre permette aux femmes de s’y retrouver épanouies et entières : ni monstre carriériste, plus masculine que les hommes, ni « sainte nitouche », esquivant les conflits d’intérêt et se prêtant au jeu de ceux des hommes qui veulent les maintenir aux confins de leur chasse gardée professionnelle. Ainsi, par exemple, comment les femmes s’y prennent elles pour inviter un homme à déjeuner ? Comment, question plus grave, peuvent elles vivre harmonieusement leur maternité, sans briser leurs perspectives de carrière ?
Il ressort de la description de ces règles de comportement, l’esquisse d’un portrait des affaires au féminin. Si les hommes ont longtemps forgé l’entreprise à leur image, il est prévisible que les femmes en feront autant, si elles en ont les moyens. Comment se comportent elles entre elles ? Les femmes chefs d’entreprise, souvent entourées d’autres femmes, créent elles un type de relations sociales spécifique, une culture collective particulière ?
Mais la balle est souvent dans le camp des hommes. Ils tiennent les clés du royaume dans de nombreuses entreprises. La promotion des femmes ne peut s’y réaliser que si les hommes acceptent de changer. Au delà des conseils pratiques et des règles de bon sens, certaines attitudes fondamentales doivent être privilégiées. Elles seules permettront de changer progressivement le rôle traditionnel respectif des hommes et des femmes dans la vie professionnelle.