Un parcours en trois étapes
La réussite d’une insertion dans une équipe de travail est le résultat d’un patient travail d’approche. Il s’apparente à un lent apprentissage pour celui qui s’installe dans un premier emploi. La compétence ne suffit pas pour garantir une heureuse harmonie entre les hommes. Les plus expérimentés des cadres doivent compter avec le poids des habitudes et la défense des territoires constitués de longue date.
Le nouveau venu doit plus s’adapter aux autres que ces derniers ne doivent s’adapter à lui. Ce processus d’intégration, qui dure entre six mois et un an, est fait d’un ensemble d’interactions souvent imperceptibles entre le sujet et le milieu de travail. Pour bien comprendre l’importance du comportement du nouveau venu dans ce processus d’intégration à une équipe de travail, il n’est pas inutile de le décomposer en trois phases, dont chacune appelle des conseils spécifiques, même si elles se chevauchent largement dans la réalité du travail au quotidien.
Première phase : observer et être disponible
Pendant les premières semaines qui suivent son arrivée dans l’entreprise, le nouveau venu, quel que soit son âge et son expérience, doit observer avant d’agir directement, écouter avant de parler. Il faut prendre le temps de comprendre l’organisation et le fonctionnement de l’entreprise, dont on s’est fait une idée imparfaite au moment de la sélection et de l’embauche.
Bernard Krief, consultant d’entreprise et expert en communication, recommande aux cadres, dès la procédure d’embauche, de « trouver des informations complémentaires en demandant à consulter les conventions collectives ou accords internes qui lient l’entreprise à ses collaborateurs, le règlement intérieur, souvent significatif de l’ambiance, les règles écrites concernant les modes de travail, si elles existent, les notes concernant l’organisation générale et la structure de l’entreprise qui bien souvent sont insuffisantes ou périmées ».
Cet exercice permet d’apprécier la hiérarchie formelle de l’entreprise et de s’y situer clairement. Mais l’observation directe des hommes et des femmes qui la peuplent est riche d’enseignements ; elle dévoile le fonctionnement réel de l’équipe de travail existante, son code de conduite informel et ses réseaux de liens interpersonnels. Le nouveau venu montre des signes de bonne volonté en s’y conformant progressivement.
Il est indispensable, pendant cette première phase, de se présenter à ses nouveaux collègues, et de profiter de toutes les occasions pour se faire connaître. N’hésitez pas à aborder les gens dans les couloirs. Ne négligez personne. « Sachez voir clair dans les hommes », pour reprendre l’expression de Daniel Jouve, animateur d’un cabinet de conseil en recrutement, « et les hommes se comporteront clairement à votre égard’ ». Ce conseil, destiné à priori aux dirigeants, s’applique fort bien à tout débutant ou tout nouveau venu désireux de comprendre les ressorts humains de l’entreprise pour mieux y faire sa place.
Si l’entreprise organise à l’attention des nouvelles recrues des stages de formation, ceux ci doivent être mis à profit par les candidats pour se faire connaître d’un grand nombre de gens dans tous les départements et divisions.
Cette première phase d’observation dure normalement ce que dure la période d’essai, dont la longueur a été définie au moment de l’embauche. Si l’intégration définitive est sanctionnée par un entretien avec la personne qui a pris l’initiative de l’embauche, profitez de cette occasion pour vous informer des aspects de l’entreprise qui restent obscurs.
Deuxième phase : créer son territoire
Une fois adopté par les anciens, le nouveau venu doit savoir créer son territoire, du point de vue tant physique que professionnel.
Si l’on partage un espace de travail avec d’autres collègues, il faut assurer une harmonieuse coexistence avec eux en réglant volontairement tous les détails qui peuvent créer gêne et embarras. Le fumeur doit s’assurer qu’il ne gêne personne, le méticuleux doit faire savoir qu’il souhaite avoir un bureau toujours impeccable.
La politique de la « porte ouverte », au sens physique du terme, est judicieuse. Elle permet de montrer clairement sa disponibilité, tout en restant en contact avec le mouvement général du lieu de travail, quitte à s’isoler pour boucler un dossier important ou pour recevoir un visiteur extérieur. La société de consultants pour laquelle travaille Olivier a dû s’installer dans de nouveaux locaux pour faire face à sa croissance. Ses membres, habitués depuis plus de deux ans à travailler les uns sur les autres, se retrouvèrent subitement au large dans de spacieux bureaux aux portes
closes. L’esprit d’équipe en souffrit rapidement. Le jour où il fut décidé d’un commun accord de vivre portes ouvertes, le malaise se dissipa.
Le territoire personnel ne saurait être construit au mépris de la hiérarchie réelle de l’entreprise. Le formalisme qui lui est attaché doit donc être respecté dans la mesure où il n’empêche pas le dialogue.
Le maintien du vouvoiement pendant quelques mois avec les collaborateurs proches permet de ne pas briser maladroitement le code intérieur qui prévaut parfois au sein d’une équipe. La jeunesse ne constitue pas un handicap si l’on sait en jouer. Dans bien des cas elle peut être mise à profit, en utilisant la compréhension de ses interlocuteurs souvent plus âgés : c’est en tout cas ce qu’essaie de faire Olivier Baudouin, membre de l’équipe de direction de Sporteus, société de distribution de matériel de sport en franchise. Il doit, en dépit de son jeune âge et de sa courte expérience, convaincre en permanence des gens beaucoup plus expérimentés que lui.
Pour se faire une place, votre sexe peut, dans certains milieux professionnels, être un obstacle aussi difficile à franchir que l’âge. Brillante et active, Christine a réussi, en quelques mois, à devenir le bras droit du directeur d’une puissante organisation professionnelle dans les médias, un milieu encore largement machiste. Quelle ne fut pas sa surprise quand, dès l’ouverture de la première séance de direction où elle remplaçait son patron, le vieux président lui intima sur un ton condescendant d’aller chercher de l’eau. Cet ordre, lancé sur un ton de patriarche à une jouvencelle, lui fit soudain comprendre combien il lui serait difficile de se faire reconnaître à sa juste place dans ce milieu d’hommes, imbus de leurs prérogatives traditionnelles ; elle n’en ravala pas moins sa colère, en s’éclipsant momentanément pour aller chercher l’eau de ces messieurs.
Créer son territoire, c’est souvent aussi travailler davantage que le minimum exigé ; non dans l’intention de piétiner les plates bandes des aînés ou des voisins, mais afin de se donner le temps de contrôler la qualité du travail accompli et de faire un diagnostic régulier de ses forces et de ses faiblesses. Il ne faut pas hésiter non plus à demander conseil, sans accaparer le temps des autres, ni donner l’impression que l’on est dépassé par la situation.
Dans ces conditions, il devient possible de se faire entendre. Gérard Athias, pionnier de la retraite par capitalisation et fondateur de I’AFER, estime même que l’agressivité peut être utile si « elle porte sur le fond des choses et s’exprime avec les formes et les convenances d’usage ». Audelà de l’affirmation de ses compétences techniques, le nouveau venu doit faire la preuve de sa capacité à maîtriser ses responsabilités. Selon Daniel Jouve, il en apporte la preuve autant par ses réalisations concrètes que par « l’image qu’il donne de lui » à ses pairs.
Créer son territoire, c’est travailler en bonne harmonie avec sa secrétaire. A vous de définir les rôles respectifs et de vous y tenir.
Créer son territoire, c’est se faire respecter pour ce que l’on fait mais aussi pour ce que l’on est, en commençant toujours par respecter les autres.
Troisième phase trouver l’équilibre de la compétence
Le savoir vivre doit être mis à l’épreuve des résultats concrets, une fois passés les six à dix premiers mois consacrés à l’installation dans l’entreprise.
Dans cette phase de consolidation de la compétence, le goût des affaires doit l’emporter sur les affaires de goût. Le savoir vivre n’est pas balayé, il est simplement mis au service d’un objectif concret : démontrer par ses résultats que l’on est un battant. Tout est affaire de dosage, de « savoir vivre mix », pour parodier le jargon des spécialistes du marketing. Pour Antoine Riboud, patron du groupe agro alimentaire BSN, les « aptitudes du battant sont des qualités de jugement, d’adaptation, de disponibilité et d’ouverture d’esprit, le sens humain et le goût des affaires ».
À l’intérieur d’une équipe de travail, il est alors prévisible que le savoir faire passe avant le savoir vivre. Dans les moments de « charrette », il est même possible que ce dernier soit balayé momentanément pour tenir des délais ou surmonter des contraintes extraordinaires.
La reconnaissance de la compétence se joue dans l’équilibre entre l’acquis et l’innovation, entre l’existant et le possible. Pour y parvenir, trois mots d’ordre
- Proposer : ne gardez pas vos bonnes idées pour vous, par peur de choquer ;
- Participer : la règle du jeu d’une équipe doit être respectée ; à défaut, celui qui se met délibérément en marge risque d’être rejeté ;
- Avoir du répondant soyez toujours prêt à. justifier vos résultats.