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 Une crise du capitamlisme ?

Il est donc clair que le mécanisme du marché a ses insuffisances, aussi paralysantes à leur manière que celles de la planification. Il est temps de replacer ces insuffisances dans un plus vaste problème, que nous avons à peine évoqué depuis le début : le problème du maintien de la vitalité à long terme et du dynamisme de tout le système socio économique que nous appelons capitalisme. A ce dernier stade de notre enquête, nous devons une fois encore essayer de resituer notre économie dans une perspective historique, et nous demander, non plus d’où nous venons, mais où nous semblons aller.

Bien des indices tendent à prouver que le capitalisme traverse aujourd’hui une période de tension dans le monde entier ; crise semble être le mot qui convient. La crise se manifeste en effet dans pratiquement toutes les nations capitalistes sous forme d’accroissement du chômage, de stagnation de la croissance, d’inflation irrépressible, d’instabilité financière et de symptômes de malaise et d’agitation, surtout chez les jeunes. Les causes de la crise ne sont pas nettes. Sans doute y a t il cette tension entre le cour et la périphérie que nous avons évoquée dans notre dernier chapitre, mais il y a aussi les énormes pressions de la concurrence internationale en cette époque de technologie éclatante et révolutionnaire, et aussi peut être une élévation du niveau général des attentes du public, au moment même où nous empiétons pour la première fois sur la capacité de survie qu’offre la planète à l’humanité.

Quelles qu’en soient les causes, de profonds troubles communs semblent toucher tous les pays capitalistes. On peut douter que ce soit la dernière convulsion de l’agonie du capitalisme dont parlait Marx, ne serait ce que parce que le socialisme d’aujourd’hui connaît les mêmes troubles. Quoi qu’il en soit, la crise semble annoncer une période de changement institutionnel et d’adaptation, mais ce ne sera pas la première de l’histoire du capitalisme.

De quel type de changement et d’adaptation s’agit il ? Si l’on doit en juger par la tendance de ces deux derniers siècles, il est probable qu’il s’agira d’une forme d’évolution vers une sorte de planification capitaliste. Pour les raisons que nous venons d’énoncer l’absence de fourniture de biens publics, sa cécité morale, son insouciance sociale le marché crée un besoin de planification dans les sociétés capitalistes avancées, tout comme la rigidité des systèmes autoritaires avancés crée le besoin de mécanismes de marché. Dans les deux cas, nous observons une réponse du système aux difficultés qu’il génère lui même. Le marché réapparaît en régime socialiste pour apporter une souplesse indispensable, et tenir compte des besoins privés. Dans une contexte capitaliste, la planification est destinée à fournir les objectifs publics que le marché ne peut formuler lui même, ou à réparer les dommages que le marché peut avoir provoqués.

Cela ne signifie très certainement pas que le capitalisme est en train d’évoluer vers une société à planification centrale. Il y a beaucoup de place pour la planification au sein d’un système encore fondamentalement capitaliste. De fait, à notre avis, la planification aidera le système capitaliste à relever les différents défis qui lui sont lancés en additionnant les capacités et l’intelligence du secteur public à celles du secteur privé, et non en remplaçant le secteur privé par un appareil de planification exagérément gonflé.

Ainsi, la planification capitaliste peut revêtir et a déjà revêtu de nombreuses formes. Au Japon, comme nous l’avons vu, elle est le fruit de la coopération ouverte des pouvoirs publics, de la grande entreprise et des banques. En France, il existe une procédure élaborée de fixation des objectifs à laquelle participent l’industrie, les travailleurs, les fonctionnaires et le Parlement. En Suède, les gouvernements, qu’ils soient conservateurs ou socio démocrates, ont usé de leur pouvoir pour agir sur l’orientation de l’économie suédoise, et un mouvement syndical puissant a sensiblement modifié ses objectifs sociaux. En Allemagne fédérale, il n’y a pas de planification officielle, mais les banques coopèrent étroitement avec les pouvoirs publics pour coordonner la politique d’investissement, et les syndicats, légalement représentés au conseil d’administration des entreprises, n’hésitent pas à faire entendre leur voix.

Lorsqu’on examine la gamme des capitalismes, paternaliste, conservateur ou à tendance socialiste, on voit que pratiquement tous se fondent sur une coopération entre pouvoirs publics et secteur privé pour atteindre les buts désirés, tant en micro qu’en macro économie, et pour minimiser les problèmes générés par le fonctionnement même du capitalisme. Dans cette gamme, les État Unis et la Grande Bretagne sont pratiquement les seuls à déclarer ouvertement leur intention de restreindre l’influence du gouvernement et de laisser les forces spontanées du marché guider le système.

Pour des raisons que nous avons énoncées tout au long de ces pages, nous doutons que cette tentative de désengagement du gouvernement puisse aller très loin ou durer très longtemps. A notre avis, les caractéristiques endémiques du capitalisme ses avances phénoménales et ses reculs, ses tendances expansionnistes, ses progrès technologiques, sa poussée vers des échelles d’exploitation sans cesse plus grandes dans tous les secteurs, son appétit commercial suscitent des difficultés qui doivent retenir l’attention des pouvoirs publics. De ce point de vue, il est faux de prétendre que le secteur privé produit toujours de bons résultats et que le secteur public en donne toujours de mauvais, et ce serait une erreur de supposer que les pouvoirs publics et l’entreprise privée sont toujours bloqués dans une relation antagoniste. Nous voyons plutôt la sphère publique comme le complément indispensable de la sphère privée, et le mouvement de l’histoire nous semble atténuer progressivement, voire gommer la délimitation entre ces deux sphères.

C’est un point de vue que déplore la gauche et que dénonce la droite. Au delà, toutes deux affirment que la planification ne marche pas. Il est certainement vrai que la planification ne marche pas très bien. Quelle meilleure preuve pourrait on en avoir que la présence universelle d’une crise dans toutes les nations capitalistes, malgré leur évolution vers des planifications de différents types ? Toutefois, cette objection méconnaît une considération clé : on ne peut espérer d’aucun mode de guidage de la société, du plus centralisé au laisser faire le plus souple, qu’il génère un système présentant un bon fonctionnement face aux forces sociales, politiques et technologiques d’aujourd’hui. Les éléments sous jacents à nos perturbations contemporaines les tensions qui séparent les nations riches des nations pauvres, l’impact de technologies d’une puissance terrifiante, le rétrécissement des tolérances écologiques, la disparition du fatalisme généralisé d’autrefois préoccupent nécessairement tous les systèmes économiques et tous les types de gouvernement. Ce n’est pas seulement le capitalisme qui est en crise, mais toute la société industrielle moderne. L’attitude réaliste à l’égard de la planification ne consiste pas à dire qu’elle devrait bien marcher, mais qu’elle devrait marcher assez bien. Ce but semble être à notre portée.

Le débat sur la crise actuelle est loin d’être clos, et nous en parlerons encore longtemps en utilisant le langage de l’économie. Peut être un dernier mot s’impose t il. L’économie, cela doit à présent paraître évident, c’est facile. Vous pouvez sourire. Bien sûr, elle présente ses difficultés techniques, ses relations obscures, son jargon. Une leçon doit toutefois se dégager clairement de ces pages. Les véritables défis de notre époque ne sont pas liés à des problèmes économiques, mais aux valeurs politiques et morales toujours inhérentes à nos décisions économiques. L’économie est le langage dont nous nous servons pour parler du fonctionnement et des options de notre système, mais ce n’est pas le langage que nous employons pour apprécier la valeur du système ou décider de ses éléments qu’il convient de préserver ou de modifier. La politique et la moralité notre volonté collective et nos systèmes de valeur privés restent le fondement de la société. L’issue de la crise que nous traversons actuellement sera le reflet de la force de cette volonté et de la qualité de ces valeurs.