Marché ou plan
Le glissement de la planification vers le marché suscite une question d’importance fondamentale. Pourquoi planifier ? Pourquoi ne pas laisser le marché assumer la coordination qui s’est révélée un obstacle quasi insurmontable pour les planificateurs industriels ? Le marché n’est il pas lui même un mécanisme de planification ?
Après tout, sur le marché, le signal de la rentabilité sert de guide pour l’affectation des ressources et de la main d’oeuvre. Des entrepreneurs, anticipant ou suivant la demande, risquent des fonds privés dans la construction d’installations qui, du moins l’espèrent ils, seront nécessaires demain. Parallèlement, au fur et à mesure que se développent ces grandes entreprises, des petites entreprises satellites se multiplient autour d’elles pour répondre à leurs besoins.
La régulation du flux des matières se fait ainsi dans tous les secteurs par les forces de la demande privée qui se manifestent par une hausse ou une baisse des prix. A tout moment, la demande des industries en expansion joue le rôle d’aimant sur des industries secondaires, tandis que dans le même temps, les champions de la croissance sont guidés, poussés ou au contraire ralentis par la pression de la demande exercée en fin de compte par le public acheteur. Tout au long de ce processus, en opposition à cette attraction de la demande, joue l’inflexibilité de l’offre les coûts qu’assument les producteurs. Le feu croisé de l’offre et de la demande constitue un instrument social merveilleusement adaptable, de nature à assurer l’intégration de l’effort économique global d’expansion.
Cette extraordinaire capacité d’intégration des systèmes de marché amène à examiner l’opportunité de mettre en oeuvre différents mécanismes de contrôle économique à différents
stades de développement. Une certaine forme de planification à la chinoise ou à la saoudienne semble nécessaire pour faire décoller des économies traditionnelles en état de stagnation. Cependant, une fois que le processus de développement est lancé, les mérites fonctionnels relatifs du système de marché et du système autoritaire commencent à changer. Dès lors que la planification a réussi à remplir ses tâches de fond-introduction d’un changement économique et social, création d’un secteur industriel, rationalisation de l’agriculture un autre problème apparaît qui revêt une importance croissante : c’est le problème de l’efficience, c’est à dire de l’intégration des innombrables efforts de production, fournis par la société, en un tout unique et cohérent qui fonctionne de façon régulière.
Au cours de la période limite, au milieu du processus de développement, le mécanisme du marché surpasse de beaucoup l’appareil autoritaire par sa capacité à assumer cette tâche complexe de coordination. Chaque entrepreneur en quête de profit, chaque vendeur industriel, chaque acheteur soucieux des coûts fait alors partie d’un gigantesque système de planification, sans cesse sur le qui vive, intégré dans une économie de marché. Les systèmes autoritaires ne redoublent pas facilement leurs efforts. Les goulots d’étranglement, la production inutilisable, les pénuries, les gaspillages et une hiérarchie lourde de paperasserie et de fonctionnaires bureaucratiques bloquent à mi croissance l’efficacité maximale de l’économie planifiée.
Or, ce n’est pas seulement un problème passager, facile à résoudre. Le terme planification est extrêmement facile à prononcer, mais aussi extrêmement difficile à concevoir ; c’est là une des grandes leçons du XXe siècle. Lorsque les objectifs sont encore relativement simples et que les priorités dans les mesures à prendre sont incontestables, comme dans le cas d’une nation s’efforçant de s’extraire de la stagnation d’un passé traditionnel, la planification peut faire des miracles. En revanche, lorsque l’économie atteint un certain degré de complexité, quand il ne s’agit plus de coordonner dix activités mais dix mille, des problèmes innombrables apparaissent parce que, dans les économies planifiées, il n’y a pas de compatibilité naturelle entre l’initiative privée et la nécessité publique.
C’est là que le marché entre en jeu. Chaque entreprise doit combiner ses facteurs de production en surveillant d’un oeil leurs coûts relatifs et ,de l’autre leur productivité respective, et retenir finalement la combinaison pour laquelle chaque facteur est utilisé de la façon la plus efficace possible. Ainsi, dans un système de marché, en cherchant exclusivement à maximiser leurs propres profits, les unités ont aussi tendance sans le vouloir à maximiser l’efficacité du système dans son ensemble. Une seule règle d’exploitation suffit à créer cette extraordinaire conjonction de buts privés et d’objectifs publics, et c’est là une constatation encore plus remarquable. Cette règle unique est la maximisation des profits. C’est en concentrant leurs efforts sur cet unique critère de réussite, et non en essayant de maximiser la production en termes physiques, ou de vivre selon un manuel compliqué de réglementations que, dans un environnement concurrentiel, les entrepreneurs font progresser le système vers l’efficacité. En d’autres termes, dans une économie capitaliste, les profits ne sont pas seulement une source de revenus privilégiés, mais aussi un indicateur de réussite extrêmement souple et utile pour un système dont le but est de tirer la plus grande production possible d’une somme donnée d’intrants.
En outre, le mécanisme du marché résout le problème économique avec un minimum de contrôles sociaux et politiques. Poussé par les motivations inhérentes à une société de marché, le vendeur remplit sa fonction économique publique sans être l’objet d’une surveillance constante de la part des autorités. Par opposition à son homologue dans une société autoritaire centralisée, souvent amené par des incitations, des arguments persuasifs, voire des menaces, à agir d’une façon qui ne sert pas ses intérêts personnels, le vendeur classique obéit à la demande péremptoire du marché car c’est de sa part l’exercice spontané de sa propre « liberté » économique.
Il n’est donc guère surprenant de retrouver dans des sociétés autoritaires un grand nombre des principes de motivation du marché. En effet, ces sociétés s’installent dans des routines plus ou moins établies, et peuvent aussi utiliser les pressions de l’exigence et l’attraction de l’appât du gain pour faciliter l’exécution de leurs plans fondamentaux.
La liberté économique, telle que nous la connaissons en Occident, n’est encore une réalité ni même un objectif officiel dans aucun de ces pays. Le droit de grève, par exemple, n’est pas reconnu, pas plus que le système de marché fluide répondant au désir des consommateurs ne peut exercer son influence sans entrave sur l’orientation générale du développement économique. Toutefois, l’introduction d’une liberté d’action de plus en plus grande au niveau de l’usine indique nettement que les principes de la société de marché peuvent très bien trouver leur place dans les sociétés planifiées à un certain stade de développement économique.