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 Où allons nous ?

C’est ainsi qu’à la fin de notre livre, nous en revenons à notre thème de départ : la trajectoire de l’histoire de l’économie. En fait, nous affrontons pour la première fois ces questions primordiales mais difficiles que nous évoquions dans les premières pages où va le capitalisme ? Quels sont les augures et les présages de l’avenir de notre type de société ? Que peut on prédire pour les années à venir ?

Ce sont des questions qui vont bien au delà de la compétence des économistes. Finalement, ce seront des considérations de foi et de morale politiques, de cohésion sociale, d’idéologie et de convictions qui détermineront l’avenir des États Unis ou du Japon, de la France ou de la Suède, tout autant ou peut être plus que leurs mécanismes économiques. Néanmoins, il y a des choses qu’un économiste peut dire au sujet de l’avenir, car nous avons déjà appris certaines leçons sur le fonctionnement du capitalisme et du socialisme qui sont susceptibles d’influer sur l’avenir, sinon le déterminer.

La planification socialiste

Quels sont les plus et les moins économiques et non politiques ou sociaux du socialisme d’aujourd’hui, le grand concurrent du capitalisme ? Le sujet est suffisamment vaste pour justifier de nombreux ouvrages, et ce bref chapitre n’a pas la prétention de traiter de façon exhaustive de l’économie du socialisme. Toutefois, quelques remarques générales peuvent servir d’introduction au sujet de la planification qui, en régime socialiste, remplace le jeu du marché.

Comment la planification est elle élaborée ? Cette question va au cour du problème, car, dans toutes les économies planifiées, la principale difficulté consiste à passer de la vision d’un objectif général à la réalisation pratique de cet objectif. C’est une chose de planifier une croissance de 6 %, c’en est une autre de formuler les directives visant à produire les quantités voulues de centaines de milliers d’articles, de façon à dégager une croissance de 6 %.

En Union soviétique, ce mécanisme compliqué de planification se fait par étapes successives. Les objectifs généraux sont initialement formulés par le Gospian, organisme étatique de planification. Le plan global à long terme est ensuite décomposé en plans sur un an. Ceux ci, qui spécifient la production des grands secteurs de l’industrie, sont ensuite transmis aux différents ministères s’occupant par exemple de la production d’acier, des transports, de l’exploitation forestière, etc. A leur tour, les ministres soumettent les plans annuels aux responsables des grandes entreprises industrielles, aux experts et conseillers, et ainsi de suite. A chaque état, le plan global est ainsi décomposé en ses éléments divisionnaires, jusqu’à ce que, finalement, ces derniers soient communiqués aux responsables des opérations industrielles concernées. Par exemple, le directeur d’une cokerie se voit imposer un objectif planifié pour l’année suivante, précisant la production exigée de son usine. Il s’entretient de ces impératifs avec ses ingénieurs, étudie l’état de son matériel, les effectifs dont il dispose, puis fait part de ses besoins pour atteindre l’objectif voulu à ses supérieurs hiérarchiques. Ainsi, une fois que l’objectif est transmis jusqu’au bas de l’échelle, les besoins de fournitures suivent le chemin inverse, et remontent finalement jusqu’à l’autorité responsable de la planification, le Gosplan lui même.

La coordination et l’intégration de ces plans est une tâche horriblement compliquée. Récemment, les Soviétiques ont adopté des techniques d’analyse sur ordinateur qui ont considérablement simplifié le problème. Toutefois, même avec des techniques de planification très perfectionnées, le processus est bureaucratique, lourd, lent et prête à bien des erreurs. En Union soviétique, un directeur d’usine n’a guère de marge de manoeuvre quant à ce qu’il produit ou à la combinaison des facteurs de production dont il dispose. Tout est consigné dans son plan : les entrées et les sorties. Ce qu’on attend de lui, c’est qu’il fasse mieux que le plan en produisant davantage d’articles que ce qui est exigé de son usine. En fait, de 30 à 50 % de la rémunération d’un directeur dépendent des primes directement liées au dépassement du plan, de sorte qu’il est très fortement incité à aller au delà des indicateurs de succès déterminés pour lui.

Tout ceci semble bien pensé. Cependant, ce principe ne va pas sans inconvénient ; en effet, le désir du directeur de dépasser le quota de son usine a tendance à introduire une distorsion dans l’effort productif du point de vue des destinataires. Par exemple, si l’objectif d’une usine textile est déterminé en mètres d’étoffe, il est tentant de tisser l’étoffe de la façon la plus lâche possible de telle sorte qu’avec une quantité de fil donnée, on obtienne le métrage maximum. Ou bien, si le plan prévoit simplement un certain tonnage de production, il est extrêmement motivant de faire porter les efforts exclusivement sur le poids, sans se soucier de la conception, du fini ou de la qualité. Un dessin humoristique paru dans le magazine satirique Krokodil montre une fabrique de clous exposant fièrement sa production record : un clou gigantesque suspendu à une immense grue. En revanche, si la production d’une fabrique de clous était précisée en nombre de clous produits, celle ci serait incitée, pour faire mieux que son indicateur de succès, à produire beaucoup de clous très petits ou très fins.

Comment sortir de ce dilemme ? A une certaine époque, un vent de réforme a soufflé en Union soviétique, d’une manière tout à fait inattendue. Sous l’impulsion de l’économiste E. Liberman, il a été demandé que les directives inefficaces du plan exprimées en poids, en longueur, et ainsi de suite, soient subordonnées à un nouvel indicateur de succès apte à guider le responsable vers des résultats qui présentent un intérêt du point de vue général. Et quel était cet indicateur prioritaire ? C’était tout simplement le profit qu’un directeur d’usine pouvait réaliser pour l’entreprise

Ce profit appelle quelques remarques. Pour commencer, il n’était pas censé résulter de manipulations de prix. Les directeurs d’usine devaient continuer à travailler avec les prix établis par les responsables de la planification, mais ils devaient vendre leur production et acheter leurs intrants, au lieu de se contenter de livrer ou d’accepter une livraison. Cela signifiait que chaque usine devait être en mesure de répondre aux besoins particuliers de ses clients si elle voulait écouler sa production. De même, ses propres fournisseurs devaient être capables de satisfaire les besoins de l’usine s’ils voulaient garder sa clientèle.

Ensuite, le profit ne devait pas appartenir à l’usine ni à ses dirigeants, mais à l’État. Une partie du profit allait bien sûr être reversée, sous forme de primes et d’autres récompenses, de sorte qu’il constitue une incitation directe à exploiter l’usine de façon efficace, mais la majorité des gains devaient tomber dans les caisses de l’État.

Ainsi, l’intérêt porté au profit n’était pas véritablement un signe que l’Union soviétique s’orientait vers le capitalisme. Cela indiquait plutôt que la technique de gestion d’un système industriel exclusivement par la planification centrale cédait la place à un effort de gestion associant le mécanisme du marché à la planification. La raison de cette évolution n’était certainement pas d’ordre idéologique ; ce n’était pas une volonté de revenir à la croyance capitaliste dans les bienfaits de la propriété privée. La motivation des Soviétiques était beaucoup plus pragmatique : le marché était un moyen de parvenir à l’efficacité économique. De même, le mécanisme de la planification devait tenir compte, non seulement des profits, mais aussi des frais financiers terminologie capitaliste qu’il aurait été une hérésie d’utiliser sous Staline pour permettre aux directeurs d’usine de déterminer ce qu’il était le plus efficace de faire tant pour leur entreprise que pour l’économie dans son ensemble.

Ce glissement vers un mécanisme de marché n’est encore appliqué que de façon expérimentale en Union soviétique, et nous ne savons pas jusqu’où il ira. Dans les tout derniers plans, il est fait beaucoup plus état d’objectifs relatifs aux biens de consommation, et il est également fait mention de la mise en oeuvre de « méthodes économico mathématiques », ce qui implique plutôt la poursuite de l’informatisation qu’une évolution rapide dans le sens d’une libéralisation des échanges. Néanmoins, les économistes parlent de torgovat (commerce) au lieu de snabzhat (affectation). Progressivement, les mécanismes du marché semblent s’infiltrer dans le système économique soviétique. Ce n’est pas encore une économie de marché, et c’en est même encore loin, mais c’est dans cette direction que s’opère le glissement.

Parallèlement, la tendance à l’économie de marché a progressé un peu plus dans une grande partie de l’Europe centrale, notamment en Yougoslavie. Dans ce pays, les règles du marché sont presque aussi dominantes que dans les pays capitalistes occidentaux. Pourtant, les Yougoslaves considèrent que leur économie est de type socialiste. Comme en URSS, les profits de l’entreprise ne bénéficient pas aux « propriétaires » de l’affaire, mais sont distribués sous forme de primes incitatives, sont investis, ou sont utilisés à d’autres fins sous la direction générale de l’État. En outre, comme en URSS, le marché sert d’instrument délibéré de contrôle social plutôt que d’institution libre. Ainsi, les principales décisions d’investissement, l’orientation du développement des biens de consommation, la distribution fondamentale des revenus, continuent d’être des questions réglées de façon centralisée dans le cadre d’une économie planifiée. De plus en plus, toutefois, ce plan central se réalise par le biais d’opérations de recherche de profit menées par des entreprises très autonomes, plutôt que par le biais d’opérations imposées dans tout leur détail à l’économie.