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 Le tiers monde

Tous ces problèmes prennent une dimension particulière dans la relation entre les multinationales et le monde sous developpé. Les multinationales sont actuellement le principal lien entre l’expansion dynamique du capitalisme occidental et une périphérie agitée mais encore passive composée de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine. Les problèmes qui se posent sont extrêmement délicats. Comme le demandait naïvement l’ancien sous secrétaire d’État George Ball : Comment un gouvernement national peut il élaborer un plan économique avec un certain degré de confiance si un conseil d’administration se réunissant à huit mille kilomètres de là peut, en modifiant son schéma d’achat et de production, affecter en profondeur la vie économique de ce pays ?

Pour toutes ces raisons et pour d’autres encore, l’attitude des pays moins développés à l’égard des multinationales est empreinte de suspicion et de malaise. Il y a effectivement quelque chose de profondément choquant dans le spectacle des petits déjeuners instantanés et du Coca Cola remplaçant les repas indigènes, souvent au détriment de populations qui vivent déjà à la limite de la suffisance nutritionnelle, des radios à transistors et des décorations de plastique supplantant les distractions et les parures locales, des hôtels Hilton dont les tours dominent des taudis misérables, du fastidieux travail en usine chassant les arts et les métiers traditionnels. Quiconque a voyagé dans le tiers monde ne peut s’empêcher d’être frappé par la violence avec laquelle les multinationales ont bouleversé des modes de vie, exposant des populations sans formation et sans préparation aux ouragans de la technologie moderne et des
valeurs contemporaines, et tout cela au nom du profit, mais certainement pas au nom du développement humain.

Pourtant, il est trop facile de s’indigner avant d’avoir réfléchi à fond à la question. Les sociétés que les multinationales font éclater ont effectivement de grandes traditions de solidarité et de stabilité-si ce n’était pas le cas, elles auraient disparu depuis longtemps déjà mais si elles ont résisté, c’est aussi par la dureté et l’exploitation, en maintenant les castes et classes inférieures, ainsi que les femmes, dans des conditions d’ignorance et d’oppression graves. Vues sous cet angle, les multinationales, malgré leur exploitation brutale des appétits naïfs et d’une main d’oeuvre docile, sont aussi porteuses de relations sociales et d’aptitudes techniques sans lesquelles le tiers monde resterait désespérément subordonné aux invincibles capacités matérielles et organisationnelles de l’Occident.

N’existe t il pas d’autre solution que l’hégémonie des multinationales, des manières plus efficaces de transférer les technologies et les compétences sociales aux peuples d’Afrique, d’Asie du Sud Est, de Chine et d’Amérique latine ? La question suscite un examen des relations complexes existant entre le cour, les nations capitalistes, et la périphérie, les régions dans lesquelles le capitalisme a en partie pénétré. Cette relation, d’une grande importance historique pour le capitalisme, traverse actuellement une période de perturbations, le tiers monde cherchant à s’affranchir de sa dépendance à l’égard de l’Occident. Une étude de ce problème en profondeur nous ferait sortir du cadre de notre ouvrage. En outre, quelle qu’ait été cette relation, il semble que dans un avenir proche, il n’y ait pas d’autres solutions exploitables que l’actuelle dépendance mutuelle, si tendue soit elle, entre le cour et la périphérie. Dans toutes les régions encore sous développées, les gouvernements socialistes ont essayé de lancer le processus de développement économique et social sans recourir aux moyens de l’entreprise capitaliste, mais les résultats ont été, au mieux, décevants et au pire catastrophiques. Le processus de développement induit par les circuits des multinationales est peut être insuffisant ou mal équilibré, mais jusqu’à présent il a été supérieur au développement obtenu à partir de rien, ou à la technologie et à l’organisation fournies par des régimes comme ceux de l’Union soviétique. Finalement, les effets pervers et les distorsions sociales résultant d’accords passés avec IBM ou Exxon sont probablement plus faciles à corriger que ceux qui sont provoqués par l’intervention de ministères de la Technologie informatique ou de l’Énergie.

Cette affirmation n’a pas pour objet de dénigrer les efforts fournis par les pays en développement en vue de mettre en place des gouvernements socialistes indépendants, mais, à terme assez long, l’action pratique de ces gouvernements a plus de chances d’être efficace si elle s’applique à redresser les abus inséparables d’une dépendance à l’égard d’une multinationale que si elle a pour objet d’y substituer une solution totalement indépendante.

Les multinationales vont donc occuper une position stratégique dans les affaires économiques mondiales pendant encore longtemps. Pourtant, en fin de compte, le monde ne se moulera probablement pas dans leur image d’efficience hiérarchique. Il y a beaucoup de choses que les multinationales peuvent faire et non les jeunes nations, mais il est une chose déterminante qu’une jeune nation peut faire et qui échappe aux multinationales c’est susciter la dévotion des masses. Des hommes et des femmes mourront pour l’image de leur nation, mais ils ne mourront pas pour les profits d’une entreprise.

Nous pouvons donc peut être en conclure qu’à ce stade de l’évolution historique, les États nations et les entreprises géantes sont nécessaires. Ce sont sans doute les seuls moyens de fournir le travail difficile et continu sans lequel l’humanité elle même aurait rapidement péri. Lorsque la longue période d’accumulation du capital sera enfin révolue et que tous les peuples disposeront de capitaux suffisants, peut être pourrons nous alors envisager sérieusement de démanteler l’entreprise géante et l’Etat nation qui écrasent l’individu de leurs forces d’organisation massive. Même si ce but ultime est fortement désirable, notre époque promet de rester caractérisée par l’existence de ces deux éléments, et toute tension dans leurs rapports n’est qu’un des aspects de l’évolution de l’histoire.