Les multinationales
Le problème de la grande entreprise n’est pas nouveau, il remonte à la période qui a suivi la guerre de Sécession, mais il a pris récemment une nouvelle dimension avec l’apparition de sociétés énormes dont l’empire couvre littéralement toute la planète les sociétés multinationales. Prenons l’exemple de PepsiCo ; cette société n’expédie pas son célèbre produit dans le monde entier à partir de ses usines d’embouteillage implantées aux États Unis. Elle produit Pepsi Cola dans plus de 500 usines réparties dans une centaine de pays. Lorsque vous buvez un Pepsi, au Mexique ou aux Philippines, en Israel ou au Danemark, vous achetez un produit américain mais qui est fabriqué sur place.
PepsiCo est une société immense, mais pas spécialement tentaculaire. En 1979, elle était la cinquante septième société américaine, par la taille. En revanche, Ford Motor Company est une société multinationale qui, en 1979, couvrait un réseau de 60 filiales, dont 40 implantées à l’étranger. Plus du tiers du total des actifs de cette société, soit 23 milliards de dollars, était investi dans 27 pays étrangers ; en outre, sur ses effectifs de 494 000 salariés (en 1979), plus de 175 000 étaient employés en dehors des frontières américaines. Si l’on étudiait la structure de sociétés telles que GM, IBM ou les grandes compagnies pétrolières, on s’apercevrait qu’elles aussi sont des multinationales, avec une part non négligeable de leur richesse investie dans des installations de production en dehors des États Unis.
En élargissant l’étude aux cent premières sociétés américaines, on s’aperçoit que deux tiers d’entre elles ont des implantations industrielles dans six pays au moins. En outre, la
valeur de la production sortant des usines de ces sociétés géantes à l’étranger dépasse de beaucoup la valeur des biens qu’elles exportent encore des États Unis. En 1974, le chiffre d’affaires des filiales étrangères des multinationales américaines (c’est à dire des sociétés affiliées, implantées à l’étranger, dont elles détiennent tout ou partie du capital) s’élevait à plus de 115 milliards de dollars. La même année, nos exportations de produits manufacturés atteignaient un total de 47 milliards de dollars, soit 41 % seulement de ce que les sociétés américaines produisent à l’étranger.
En suivant l’accroissement de la valeur des investissements directs américains à l’étranger, c’est à dire la valeur des installations et équipements implantés à l’étranger mais dont la propriété appartient à des sociétés américaines (et non des actions et obligations étrangères détenues par les Américains), on met aussi parfaitement en évidence l’augmentation spectaculaire de la production internationale. En 1950, la valeur des investissements directs américains à l’étranger était de 11 milliards de dollars. En 1980, elle dépassait 213 milliards de dollars. En outre, ce chiffre doit être ajusté à la hausse, parce qu’il ne tient compte que du montant en dollars investi à l’étranger, à l’exclusion de la valeur additionnelle des capitaux étrangers susceptibles d’être contrôlés par ces dollars. Par exemple, si une société américaine a investi 10 millions de dollars dans une entreprise étrangère dont le total des fonds propres s’élève à 20 millions de dollars, les chiffres officiels de notre investissement à l’étranger ne tiennent compte que des 10 millions de dollars de fonds propres que nos capitaux contrôlent en fait. Si nous ajoutons le capital contrôlé par notre investissement direct à l’étranger dans son ensemble, la valeur des actifs productifs américains à l’étranger peut être estimée à 300 milliards de dollars. D’une manière générale, entre un quart et la moitié des actifs réels de nos plus grandes sociétés se trouvent à l’étranger. Il est de fait que la grande entreprise américaine est aujourd’hui une grande entreprise mondiale.
Ce processus d’internationalisation de la production n’est cependant pas un phénomène strictement américain. Si les multinationales d’origine américaine sont aujourd’hui les plus imposantes (sur les 500 plus grandes sociétés mondiales, plus de 300 sont américaines), elles sont suivies de près par des multinationales d’origine non américaine, comme le montre le tableau ci après. Philips, par exemple, est une immense société multinationale d’origine néerlandaise présente dans soixante huit pays. Sur ses 225 000 salariés, 167 000 travaillent dans des pays autres que les Pays Bas. Royal Dutch/Shell est une autre immense multinationale, dont la nationalité d’origine se situe à la fois aux Pays Bas et au Royaume Uni (son capital est en effet détenu par des ressortissants des deux pays) : aux États Unis, Shell se classe parmi « nos » vingt plus grandes sociétés. Nestlé, société suisse, offre un autre exemple : 97 % de ses 2 milliards de dollars de recettes proviennent de pays autres que la Suisse. Compte tenu de l’importance des capitaux suédois qui y sont investis, São Paulo est la deuxième ville industrielle de Suède !
Si l’on regroupe les dix plus grandes nations exportatrices de capitaux (y compris les Etats Unis), on s’aperçoit qu’en 1967 leurs exportations cumulées dépassaient 130 milliards de dollars, mais que leurs productions cumulées à l’étranger dépassaient très nettement 240 milliards de dollars. En 1970, un économiste de la Chambre de commerce internationale estima que la production internationale totale production américaine à l’étranger, production étrangère aux États Unis, et production étrangère dans d’autres pays étrangers représentait un sixième de la valeur totale de la production mondiale, et une part encore plus grande de la production mondiale de biens industriels. Cette fraction est certainement plus grande encore aujourd’hui, bien que l’on ne sache pas exactement quelle est la valeur de la production internationale.
Qu’est ce qui incite une société à produire à l’étranger au lieu de se contenter de vendre à l’étranger ? Une réponse semble s’imposer : une société réussit dans son pays ; sa technologie et ses ressources humaines lui donnent un avantage sur la concurrence étrangère, elle commence à exporter son produit ; le marché étranger se développe ; à un certain moment, la société commence à calculer s’il serait plus rentable d’organiser des opérations de production à l’étranger. Ce faisant, elle économiserait des frais de transport. Peut être pourrait elle aussi soustraire ses produits aux tarifs douaniers en produisant des biens à l’abri d’une barrière tarifaire. En outre, et c’est une considération importante, elle pourrait profiter de niveaux de salaires plus bas. Ainsi, progressivement, elle cesse d’expédier des produits à l’étranger, exporte à la place des capitaux une technologie et une organisation, et devient une multinationale.
Les calculs peuvent être plus complexes. Dans le temps, une société qui réussit peut changer d’avis. D’abord, elle se considère comme une société nationale, peut être avec un petit marché d’exportation. Puis, elle accroît ses exportations et se considère comme une société internationale avec un pôle d’intérêt important à l’exportation. Enfin, elle oriente ses perspectives et, devenant une multinationale, considère le monde (ou de très vastes régions de la planète) comme constituant son marché. Dans ce cas, elle peut implanter des installations à l’étranger avant que le marché ne soit pleinement développé, de façon à prendre pied dans d’autres pays avant ses concurrents.
De plus en plus de grandes sociétés dans le monde en sont venues à considérer que la planète constitue leur marché « naturel », et ne se limitent plus à leur pays d’origine. La lutte dans les secteurs de l’automobile, de l’informatique, des télécommunications et de l’acier a pour but d’accaparer des parts du marché mondial. C’est pourquoi des sociétés comme IBM ou General Motors considèrent le monde entier comme leur champ d’activité, non seulement pour ce qui concerne l’origine des matières premières, mais aussi pour l’implantation d’usines et enfin l’orientation de leur effort de vente. Avec les transports aériens rapides de notre ère, l’accès instantané aux données en tout point du globe, et les systèmes hautement organisés de production et de distribution, la fabrication de produits est de plus en plus facilement déplacée vers le pays qui les produit à moindre coût, alors que leur vente est destinée aux pays qui représentent les marchés les plus riches. C’est ainsi que nous avons un récepteur radio à transistors dont les pièces ont été fabriquées à Hong Kong, en Corée du Sud ou à Singapour, montées au Mexique et vendues aux États Unis par un constructeur japonais Au début de 1972 c’est un chiffre qui date déjà de plus de dix ans mais c’est le meilleur dont nous disposions on estimait que cette production multinationale représentait entre 15 et 20 % de la production brute du monde capitaliste.