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 Que peut on faire ?

Revenons à la question de savoir s’il faut défendre un dollar en baisse ou s’inquiéter d’un dollar en hausse. Il est tout d’abord indispensable de comprendre comment on peut modifier la valeur de change d’une monnaie. Nous commencerons là encore par une situation de baisse, parce que cela semble toujours beaucoup plus alarmant que lorsqu’une devise monte. Lorsque notre dollar baisse, nous disons qu’il est faible ; quand il monte, nous disons qu’il est fort. Que peut on faire lorsque le dollar est faible ?

Une première mesure est la simplicité même empêcher le flux des importations de grossir. Il est incontestable que tout ce qui aura pour effet de rendre favorable la balance commerciale modifiera l’équilibre de l’offre et de la demande, et facilitera la reprise du dollar.

Est ce une politique saine ? Nul ne s’étonnera si nous disons que la réponse est de nature politique et non économique. Bien sûr, il y a certains types d’importations que nous aimerions réduire, non pas simplement pour défendre le dollar, mais aussi pour renforcer la position de la nation. Par exemple, si nous pouvions remplacer le pétrole importé par une énergie nationale (solaire ou charbon), ou si nous pouvions réduire les importations de pétrole par la mise en oeuvre de mesures d’économie, les Etats Unis y gagneraient une indépendance stratégique dont ils ont bien besoin et soutiendraient ainsi le dollar.

En revanche, si nous réduisons nos importations en fermant nos frontières aux chaussures et textiles bon marché ou à l’acier étranger, nous protégeons simplement des industries inefficaces chez nous, et nous pénalisons les entreprises et les ménages américains en les privant du droit d’acheter de l’acier ou des chaussures et des textiles meilleur marché. Nous pouvons affiner le raisonnement en imaginant que nos barrière tarifaires soient parfaitement étanches. Aucun bien ne pénétrerait alors aux États Unis. Cela serait il bon pour notre pays ?
Il faut voir aussi que les importations coûtent des emplois. Même si l’on indemnise les travailleurs dans les secteurs menacés, ou si l’on facilite leur reclassement, ou si on leur offre un recyclage, certains ne sauteront pas le pas et resteront au chômage. Il ne faut donc pas perdre de vue que la concurrence, tant étrangère qu’intérieure, s’accompagne d’un véritable coût humain. Doit on laisser 100 000 travailleurs de l’acier ou de l’automobile à leur triste sort, tout simplement pour pouvoir acheter de l’acier ou des voitures moins cher ?

La plupart des économistes diront qu’en fin de compte les avantages pour l’économie que procure la disponibilité de produits étrangers moins chers, auxquels s’ajoutent les avantages d’une récupération de nos propres ressources matérielles et humaines sur des emplois inefficaces, font plus que compenser les coûts du chômage. Mais parviendraient ils à la même conclusion s’il s’agissait d’importer des économistes moins chers de l’étranger, et de demander à nos praticiens nationaux de trouver un autre moyen de gagner leur vie ? Cependant, même si nous acceptons la sagesse classique, nous voyons bien que la défense du dollar par le biais d’une restriction des importations suscite un véritable conflit d’intérêts. Tel est bien sûr le fondement politique de l’affaire, et c’est cette question politique qui va y gagner ? Qui va y perdre ? qu’il convient de résoudre de façon satisfaisante avant d’aborder l’aspect économique de la question.

Et si nous favorisions nos exportations ? Beaucoup de pays ont essayé de stimuler leurs exportations en accordant des subventions de toutes sortes aux producteurs afin que ceux ci puissent vendre leurs produits peu cher à l’étranger. Nous avons aussi subventionné certaines exportations en assurant notre marine marchande, en négociant des contrats spéciaux de vente d’armes américaines, et en mettant en oeuvre des politiques d’aide à l’étranger qui nous ont permis de vendre de grandes quantités de produits agricoles hors de nos frontières.

Comme pour les importations, la défense du dollar par l’assistance à l’exportation ne présente pas que des avantages ni que des inconvénients. Il peut être dans l’intérêt national de vendre pour huit milliards de dollars d’armes à des conditions de faveur, ou d’exporter pour un milliard de dollars de denrées alimentaires à destination des pays en développement, conformément à la loi 480, mais il faut juger de ces politiques à leurs propres résultats. Le fait qu’elles contribuent à la défense du dollar n’est pas, et ne doit pas être une considération clé.

Les politiques de stimulation des exportations et de blocage des importations ont une incidence sur la balance des paiements courants, mais n’oublions pas le marché des devises pour les opérations en capital. Peut on défendre le dollar en intervenant sur ce marché ?

Nous rappellerons qu’il existe deux grands types d’opérations sur le marché des opérations en capital : les investissements directs (achats d’installations, d’équipements et d’autres actifs à l’étranger), et les investissements de portefeuille (achats d’actions ou d’obligations). Nous pouvons évidemment défendre le dollar en adoptant tout simplement une loi interdisant aux sociétés américaines d’acquérir des actifs à l’étranger. Une telle démarche présenterait des difficultés de deux ordres. Tout d’abord, tout obstacle au libre mouvement des capitaux a tendance à affaiblir l’efficacité du système de marché. Nous avons hésité à priver les sociétés du droit d’investir leurs capitaux là où ils peuvent rapporter le plus, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de nos frontières.

Ensuite, le flux des profits provenant de nos investissements à l’étranger constitue l’un des soutiens les plus importants du dollar. En 1980, par exemple, l’envoi aux Etats Unis des gains provenant de nos installations implantées à l’étranger a représenté 76 milliards de dollars. En revanche, 43 milliards de dollars ont quitté le pays ; il s’agissait des gains réalisés par des sociétés étrangères que celles ci rapatriaient dans leur pays d’origine. Dans ce mouvement international de fonds rapatriés, les Etats Unis s’en sortent grands gagnants. Toute restriction des sorties d’investissements directs aura tôt ou tard pour effet de tarir cette source de gains en dollars.

Une autre manière de défendre le dollar sur les marchés financiers est de chercher à attirer les investissements de portefeuille ou les capitaux à court terme aux États Unis. A cet effet, on peut relever les taux d’intérêt pour attirer les capitaux qui circulent sur les marchés monétaires mondiaux.

Nous avons déjà évoqué le problème que pose ce mode de défense du dollar. La hausse des taux d’intérêt a toujours le même effet sur l’économie, que ce soit pour accroître le flux monétaire à destination des Etats Unis ou pour toute autre raison : cela décourage l’investissement, restreint les dépenses, ralentit l’économie. Le prix de la défense du dollar est le risque d’une aggravation du chômage.

Il existe bien d’autres manières de défendre le dollar, c’est à dire de l’empêcher de baisser ou de monter, au point qu’il devienne une menace pour notre bien être intérieur. Une des principales démarches consiste à se servir des ressources du Federal Reserve System pour acheter ou vendre des devises. Le système peut agir ainsi parce qu’il détient des avoirs en autres monnaies, tout comme d’autres banques centrales détiennent des avoirs en dollars. En conséquence, le Fed peut intervenir sur le marché, comme s’il était un agent privé, et soutenir le cours du dollar qu’il rachète avec ses dépôts en yen, en mark ou en toute autre devise. Bien sûr, il peut toujours vendre des dollars, dont il détient des quantités illimitées. Toutes les banques centrales de tous les pays achètent et vendent en permanence des monnaies de cette manière, pour pousser à la hausse ou à la baisse leurs changes internationaux. Cette pratique est qualifiée de flottement « impur » parce que dans ce cas, les taux de change ne flottent pas librement en fonction des forces du marché, mais sont un peu manipulés par des actes délibérés des autorités monétaires.

Que le dollar monte ou baisse, sa valeur de change internationale a des répercussions qui vont bien au delà de ce dont nous avons parlé. En effet, le dollar des États Unis est devenu l’or du monde. A la suite des dommages subis au cours de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de nations étrangères l’ont pratiquement adopté comme monnaie de réserve. Ainsi, lorsque le dollar fluctue, le monde entier en ressent les effets, pour le meilleur ou pour le pire.

Récemment, cette extrême vulnérabilité du dollar a été atténuée du fait que d’autres monnaies, comme le mark allemand et le franc suisse, ont commencé à remplacer le dollar en tant que monnaie de réserve. Par ailleurs, il faut compter avec la hausse des cours de l’or. En 1980, la quantité d’or que comptaient les réserves officielles des différentes nations s’élevait à près de 900 millions d’onces. A environ 400 dollars l’once, la valeur des réserves d’or dans le monde représentait près de la moitié du total des réserves détenues par toutes les banques centrales de la planète. Sans jamais en avoir décidé ainsi, le monde s’orientait vers une sorte d’étalon or de fait. Quels que soient les avantages et les inconvénients de cet étalon, il est certain que la position centrale occupée par l’or atténue en partie la vulnérabilité du dollar.

Personne ne peut prédire ce qu’il adviendra du futur cours de l’or. Voyons donc une des dernières manières de soulager le dollar de sa charge internationale. C’est l’adoption progressive d’un étalon monétaire entièrement nouveau inventé par le Fonds monétaire international (FMI), organisme faisant partie du groupe de la Banque mondiale, créé sous les auspices des Nations unies. Cette nouvelle unité monétaire s’appelle le DTS, c’est à dire Droit de tirage spécial. C’est une sorte d’or fiduciaire, monnaie reconnue à l’échelle internationale et mise exclusivement à la disposition des banques centrales, et liée par les autorités du Fonds monétaire international à l’or ou à d’autres grandes devises.

Les principales nations du monde détiennent aujourd’hui des DTS en plus de l’or et des avoirs en autres devises. Les DTS présentent l’avantage particulier d’être émis sous contrôle international. Il est impossible que le monde augmente délibérément la quantité ou la valeur de l’or. Il est impossible que le monde change la valeur ou le montant des dollars, des marks ou des francs détenus comme réserves internationales. Cependant, les pays du monde peuvent se mettre d’accord pour augmenter la valeur du DTS, et en utilisant cette monnaie à la place du dollar pour effectuer les règlements internationaux, ils peuvent progressivement libérer le dollar de sa fonction de principale devise mondiale, et de tous les risques y afférents.

En résumé, on voit que la défense du dollar recouvre beaucoup de choses : trouver pour l’économie américaine un équilibre approximatif entre les flux de paiement en provenance et à destination du reste du monde ; trouver un moyen terme entre les craintes et les paniques suscitées par l’inflation et le chômage ; trouver un compromis entre les intérêts des consommateurs qui apprécient les produits étrangers bon marché et les intérêts de groupes particuliers dont la survie se trouve menacée par la concurrence de l’étranger. Bien sûr, la survie de certains peut se trouver gravement perturbée par la concurrence d’une entreprise voisine, mais les pressions sont décuplées dès lors que l’entreprise concurrente est implantée
très loin, et fonctionne avec un personnel appartenant à une autre culture, voire une autre race.

Il n’existe pas de manière simple de relever ces défis économiques et politiques. De fait, sous l’emprise du nationalisme, nous voyons des menaces dans des situations qui sont en fait des progrès réalisés par certains. Comme nous l’avons déjà dit au sujet de la productivité, les Américains considèrent généralement comme un échec pour eux le fait que les Allemands de l’Ouest aient dépassé notre niveau de vie et que les Japonais s’en approchent rapidement. Nous sommes encore trop tournés vers le passé, vers une époque où il semblait irréversible (et donc tout à fait normal) que le niveau de vie des Américains soit deux à trois fois plus élevé que celui des autres nations les plus riches. Il ne nous arrive que très rarement de penser qu’il ne s’agit pas d’un échec mais d’un immense succès des nations qui partagent un héritage commun et aussi de nombreux objectifs politiques sont finalement parvenues à un bien être matériel à peu près équivalent, et c’est magnifique.

Cette rivalité entre les nations est un ancien fléau, qui a trop souvent abouti à la guerre. Il est très peu probable que la défense du dollar « contre » nos partenaires commerciaux occidentaux aboutisse à une guerre ; la menace d’antagonisme et de frictions qui sévit aujourd’hui émane de parties jusqu’à présent ignorées, les régions encore sous développées du monde. Un comportement nouveau se manifeste chez les nations d’Orient et du Sud qui sont exposées au déferlement de la technologie, de l’organisation et de l’idéologie du capitalisme occidental. L’attitude de soumission sans résistance qui a permis à l’Occident de dominer le monde sous développé cède le pas à une attitude de résistance encore mal coordonnée et très inefficace, mais qui n’en est pas moins une résistance. L’émergence de l’OPEP est une manifestation de ce changement. Il n’est pas encore certain que l’exemple de l’OPEP ne sera pas suivi, avec la constitution d’autres cartels de même type qui modifieraient radicalement l’équilibre économique entre l’Occident capitaliste et le monde en développement. Ce qui est certain, c’est que la volonté d’indépendance et de défiance symbolisée par l’OPEP deviendra un élément permanent de la vie économique internationale à l’avenir.

Ainsi, la défense du dollar s’accompagnera de nouvelles difficultés, au cours des décennies à venir. Plus que jamais, ces difficultés résulteront de facteurs politiques ; il s’agira notamment de trouver un équilibre viable entre l’intérêt des Américains (et de l’Occident dans son ensemble) à maintenir leur position privilégiée dans le monde, et leur intérêt à voirs’établir un ordre mondial stable. Il serait fou de prédire le résultat de cette lutte imminente, mais il faut s’attendre que ces pressions économiques et politiques rejaillissent pendant longtemps sur notre existence.