Equite et égalité
Il nous reste à aborder le dernier problème. Tôt ou tard, dans toute discussion portant sur la répartition des revenus, la notion d’équité, ou de justice sociale, réapparaît. Les points de vue sur l’égalité, en tant que forme idéale de l’équité, sont souvent diamétralement opposés. Les gens se polarisent avec violence ; certains affirment qu’après tout, la seule répartition équitable des revenus est celle qui vise à l’égalité, alors que d’autres prétendent avec ferveur que l’égalité des revenus est aussi irréaliste que l’égalité sur la plan des compétences ou sur le plan physique, ou sur quelque autre plan que ce soit.
La question de l’égalité est effectivement préoccupante, mais elle se prête à une certaine analyse. Partons du principe que la plupart des Américains et de fait la plupart des gens dans le monde moderne sont favorables à l’égalité dans leurs valeurs sociales. Dans tous les pays, des politiques sont mises en oeuvre afin de réduire les écarts entre riches et pauvres. Rares sont les mesures prises en vue d’un élargissement délibéré des inégalités. Même celles qui semblent aller dans le sens d’une plus grande inégalité par exemple, des abattements fiscaux pour les millionnaires (en dollars) se justifient en raison de leur effet final de hausse des revenus de tous et, par voie de conséquence, d’atténuation probable de la pauvreté.
A partir de cet état d’esprit favorable à l’égalité, il faut que nous comprenions les types d’exceptions que nous sommes susceptibles d’apporter à la règle générale. Nous devons en effet connaître et étudier attentivement les arguments en faveur de l’inégalité. Il y en a quatre.
Nous admettons que l’inégalité se justifie si tout le monde a une chance de progresser.
Pour la plupart, nous ne trouvons rien à redire à l’inégalité du résultat en fait, nous la souhaitons généralement si nous sommes convaincus que la course s’est courue dans des conditions régulières, personne n’étant handicapé au départ.
Qu’appelle t on conditions régulières ? C’est là que l’argument devient complexe. Les grosses successions sont elles équitables ? Pour la plupart, les Américains reconnaissent que l’héritage est tout à fait équitable, mais que l’impôt devrait empêcher la transmission intégrale du patrimoine de génération en génération. Que dire de l’héritage de dons ? Personne ne s’en inquiète beaucoup. De l’héritage de la culture ? On nous parle depuis quelque temps des handicaps hérités par ceux qui sont nés dans des taudis ou de parents non blancs.
Nous admettons l’inégalité lorsqu’elle est le fruit d’un choir personnel.
Si le résultat du jeu économique est une inégalité des revenus, nous admettons ces inégalités lorsqu’elles correspondent à des désirs personnels différents. L’un travaille plus que l’autre, il mérite donc un plus grand revenu. L’un choisit des études de droit et fait fortune ; l’autre choisit de se consacrer au service de l’Église et a des revenus moindres. Nous approuvons ces inégalités dans la mesure où elles sont le reflet de préférences individuelles.
Nous supportons l’inégalité lorsqu’elle reflète le mérite.
Le mérite n’est pas la même chose que la justification de préférences personnelles. Il s’agit là de considérer que des revenus supérieurs sont appropriés dès lors qu’ils se justifient par une plus forte contribution à la production. Nous acceptons que des gens perçoivent des rémunérations différentes sur le marché dès lors qu’il est possible de démontrer que chacun contribue pour une part différente à la production totale.
Bien sûr, ce n’est là qu’un jugement de valeur. Supposons que deux ouvriers travaillent côte à côte sur une chaîne de montage. L’un est jeune, solide, célibataire et très productif. L’autre est plus âgé, marié, a une grande famille et de lourdes charges, il est moins productif. Le premier doit il percevoir un salaire plus important que le second ? Nous nous trouvons là au cour d’un conflit de valeurs. Notre penchant pour l’égalité nous dit que non, mais l’exception que nous admettons en raison du mérite nous dit que oui. Il n’y a pas de bonne solution, ni pour celui ci, ni pour tout autre problème impliquant des jugements de valeur. Là encore, ce sont les valeurs sociales qui prévalent : parfois, le jeune est payé davantage que le moins jeune, parfois ils ont le même salaire, parfois le moins jeune est mieux rémunéré.
Enfin, nous acceptons d’enfreindre l’esprit d’égalité lorsque nous sommes convaincus que l’inégalité sert le bien commun.
Le bien commun est souvent traduit pratiquement en produit national brut. Il nous arrive donc d’accepter des rémunérations inégales dès lors que nous sommes persuadés (ou que l’on nous persuade) que cette inégalité bénéficie en fin de compte à tous en relevant tous les revenus en même temps que ceux des plus favorisés. C’est un argument souvent avancé pour défendre les hauts revenus parce qu’ils permettent l’épargne et ainsi nous enrichissent tous par le biais de l’investissement.
Là se posent à la fois une question facile et une question difficile. La question facile appelle la réponse suivante : il y a bien d’autres manières de parvenir au même but, sans céder à l’inégalité. Par exemple, nous pouvons financer les investissements publics par l’impôt plutôt que les investissements privés par l’épargne.
La question plus difficile nécessite que l’on définisse le « bien commun ». Les investissements publics font ils partie du bien commun ? Il existe évidemment de nombreuses manières de définir ce que l’on entend par « bien commun ». Toutes impliquent des jugements de valeur. Même le bien commun de la survie, qui pourrait justifier que l’on accorde une plus grande rémunération à ceux qui doivent s’en porter garants, est un jugement de valeur. Toutes les sociétés méritent elles de survivre ? Le comportement de l’Allemagne nazie se justifiait il par la recherche d’une survie à tout prix ?
Ces principes généraux ne décrivent pas comment il faut considérer l’inégalité, mais plutôt comment nous la considérons, c’est à dire qu’ils reprennent les arguments que nous entendons souvent ou que nous avançons nous mêmes pour défendre une répartition inégale des biens et des services, ou du patrimoine.
Chacun de ces arguments s’accompagne de toute une série de problèmes complexes. Et il y a tout lieu de penser qu’ils doivent être complexes, car la répartition des revenus pose à toute société le plus compliqué de tous les problèmes économiques. D’une part, c’est une critique des privilèges et des inégalités que comporte toute société qui nous contraint à expliquer pourquoi telle personne doit bénéficier d’un revenu supérieur à ce qu’elle peut dépenser, alors que telle autre a un revenu trop faible pour lui permettre de vivre décemment. D’autre part, nous sommes forcés d’étudier les complications et les contradictions d’une société dans laquelle les revenus seraient absolument égaux, où chaque individu (ou famille ?) recevrait autant que les autres, indépendamment des différences de capacités physiques, de mode de vie et de contribution potentielle à la société.
D’une manière générale, nous adoptons une solution de compromis pour justifier des répartitions de revenus qui ne soient ni complètement égales ni complètement inégales. Dans ce cas, nous nous appuyons en partie sur les connaissances que nous avons des effets de la répartition des revenus sur le travail et la production, et en partie sur notre système de valeurs qui définit des exceptions admissibles à notre règle fondamentale de recherche de l’égalité. Au fur et à mesure que nos valeurs changent et nous vivons actuellement dans une période où les valeurs semblent changer rapidement nous accordons une importance différente aux divers arguments à l’aide desquels nous justifions traditionnellement des revenus inégaux.