Le revenu des biens
Dès lors qu’on passe du revenu des biens aux revenus gagnés, l’explication par la productivité devient évidemment plus pertinente. Il y a effectivement un lien entre les revenus des juristes, des pilotes, des artistes et présentateurs de télévision les plus connus et la contribution qu’ils apportent à la production. Nous n’aimons peut être pas cette contribution, ou bien nous pensons peut être que c’est une honte que la société confère une telle valeur à la production de vedettes du rock, mais cela ne veut pas dire que selon les critères du marché leur contribution à la société n’est pas grande.
Pourtant, même dans ce cas, un problème se pose. Une partie de ces revenus très importants le sont précisément parce que la voie permettant d’acquérir ces capacités productives est pavée d’obstacles. Bien sûr, tout le monde ne peut pas être vedette du rock, mais beaucoup pourraient être avocats, ou chirurgiens, ou simplement des techniciens bien payés s’il n’était pas si difficile d’entrer dans ces professions. En d’autres termes, il existe des barrières race ou richesse, brevet ou redevance d’accès, formation coûteuse ou contrainte sociale derrière lesquelles certains peuvent s’abriter pour percevoir des revenus supérieurs à ceux que justifierait leur productivité dans un marché totalement ouvert.
Par ailleurs, ces barrières constituent aussi des sources de discrimination de nature à abaisser les revenus de ceux qui se trouvent empêchés de percevoir les revenus auxquels ils auraient accès si le marché était libre. L’exemple le plus évident concerne les Noirs. La famille noire moyenne a un revenu bien inférieur à celui de la famille blanche moyenne. Dans pratiquement tous les domaines, les Noirs gagnent moins que les Blancs, à des postes comparables. En soi, ces faits ne prouvent pas qu’il existe une discrimination. On pourrait en effet justifier ces différences de salaires en prétendant qu’il y a une réelle différence de productivité entre les Blancs et les Noirs. Dans ce cas, il faut chercher à savoir s’il y a une discrimination à un niveau plus fondamental ; par exemple, en matière d’éducation et de formation.
Il y a encore quelques années, il aurait été simple de démontrer que des obstacles empêchaient systématiquement les Noirs d’acquérir des compétences égales ou d’obtenir des emplois à égalité de traitement. Leur production était inférieure parce qu’ils étaient contraints d’accepter les emplois les plus élémentaires, que l’accès à beaucoup d’établissements d’enseignement leur était fermé, qu’ils étaient exclus des métiers très rémunérateurs, et que tout simplement leur pauvreté antérieure les empêchait d’accumuler l’argent nécessaire pour s’offrir une instruction qui leur permettrait d’avoir leurs chances.
Comme le montre le tableau ci dessus, les choses sont en train de changer à certains égards. En moyenne, les revenus du travail des Noirs sont plus proches de ceux des Blancs que par le passé, surtout chez les plus jeunes. Chez les Noires âgées de 25 à 44 ans, les revenus sont même supérieurs à ceux des Blanches. Ce changement est le résultat d’un abaissement sensible des barrières empêchant l’accès des Noirs à beaucoup de professions et d’emplois.
On observe une autre grande discrimination, à l’encontre des femmes. Le tableau suivant présente une comparaison de la paye des femmes (salaires annuels, pour un travail à plein temps) à celle des hommes. On voit que, d’une manière générale, les femmes gagnent sensiblement moins que les hommes, à tous les postes. Une partie de cette différence provient peut être du fait que les femmes s’arrêtent de travailler pour avoir des enfants et les élever dans leurs premières années, mais il ne fait aucun doute que ces raisons de « productivité » n’expliquent pas la totalité du différentiel qu’on relève.
Les statistiques comparant les hommes et les femmes à l’âge de trente cinq ans montrent qu’en moyenne la femme seule travaillera encore trente et un ans, soit plus que ne le fera l’homme de même catégorie, tandis que la femme mariée travaillera encore vingt quatre années. Deuxièmement, les faits montrent que les femmes mariées sont moins disposées à changer d’employeur que les hommes (8,6 % des femmes au travail changent d’employeur dans l’année contre 11 % chez les hommes). Enfin, le ministère de la Santé révèle qu’en moyenne une femme s’absente de son travail seulement 5,3 jours par an, soit un peu moins que ne le font les hommes.
On a assisté ces dernières années à une grande agitation provoquée par la revendication de droits égaux pour les femmes, et on a l’impression que la discrimination à l’égard des femmes est en train de disparaître. Or, les statistiques ne confirment pas cette impression. Proportionnellement, l’écart des salaires entre hommes et femmes travaillant à plein temps n’a pas changé depuis 1930 !
Cela va t il changer ? Le mouvement de libération de la femme a remporté des batailles juridiques pour établir le droit « à travail égal, salaire égal » et obtenir aussi le droit à l’égalité pour l’accès aux emplois, indépendamment du sexe. Cela va peut être commencer à modifier nos schémas sexistes.
Les Etats Unis ont été très lents à permettre aux femmes l’accès à toute une gamme de situations professionnelles et de postes dans les entreprises. 10 % seulement de nos médecins sont des femmes, alors qu’elles sont 20 % en Allemagne fédérale et 70 % en URSS. Ce qui est peut être encore plus surprenant, c’est qu’en Suède 70 % des opérateurs de grues sont des femmes, poste que n’occupe pratiquement aucune femme aux États Unis. Ces pourcentages surprenants, aux deux extrémités de l’échelle sociale, ne laissent guère de doute sur le fait que les femmes pourraient gagner beaucoup plus que ce qu’elles gagnent actuellement, si les barrières de la discrimination tombaient.