La répartition des revenus
Si l’on demandait aux gens pourquoi les revenus de telle personne sont supérieurs à ceux de telle autre, ils répondraient probablement en supposant que la personne en question ne soit pas le bénéficiaire d’un gros héritage ou la victime des circonstances que chacun « gagne » les revenus qu’il a. Cela signifie que l’on croit généralement que chacun reçoit en quelque sorte de la société l’équivalent de ce qu’il lui apporte.
C’est souvent ce qu’affirment les économistes, dans un langage plus spécialisé. Ils prétendent en effet que, dans l’ensemble, les revenus sont le reflet des productivités marginales de différents agents contribuant au processus économique, ce qui n’est qu’une manière plus compliquée de dire que les individus ont tendance à percevoir des revenus correspondant approximativement à la valeur du travail qu’ils effectuent pour d’autres ou pour eux mêmes.
Cette explication nous aide t elle à comprendre la répartition des revenus que nous observons dans la société ? La réponse, là encore, est à la fois oui et non. Elle éclaire certaines questions parce que bien souvent la productivité d’une personne influe de toute évidence sur ses revenus : les travailleurs qualifiés gagnent davantage que les travailleurs non qualifiés. Mais l’importance de la productivité aide à peine à comprendre les couches supérieures et inférieures du gâteau des revenus, et une explication s’impose vraiment.
Riches et pauvres
Commençons par les pauvres, en reprenant quelques unes des caractéristiques les plus frappantes des familles américaines considérées comme pauvres en ces années 80 :
- Près d’un tiers de ces familles sont noires.
- Près de la moitié de ces familles ont pour chef une femme.
- Un tiers des pauvres ont plus de soixante cinq ans.
- Un dixième des chefs de famille sont au chômage.
Ce ne sont pas là, bien sûr, les seules raisons d’être pauvre, mais ce sont des causes que l’on retrouve dans beaucoup de cas de pauvreté. On remarquera toutefois que ces caractéristiques de la pauvreté n’ont pas grand chose à voir avec la productivité. Rien ne permet de croire que la productivité potentielle des Noirs ou des femmes condamne un si grand nombre d’entre eux à avoir un faible revenu. Nous reviendrons sur cette question plus tard. Les personnes âgées de plus de soixante cinq ans n’ont pas nécessairement une faible productivité. Certains de nos artistes, hommes politiques, juristes et chefs d’entreprise les plus éminents ont plus de soixante cinq ans. Bien sûr, la productivité d’un chômeur est nulle, non pas parce qu’il n’est pas productif, mais parce qu’il n’a pas d’emploi.
La pauvreté est donc une question que nous devons aborder sous d’autres angles que ceux de la productivité marginale. Pourquoi l’économie n’est elle pas source de plein emploi ? Pourquoi y a t il des différences régionales de productivité ? Pourquoi existe t il une discrimination ? Pourquoi existe t il une culture de la pauvreté dans les taudis, à laquelle il est difficile d’échapper ?
Certaines de ces questions sont traitées dans cet ouvrage, d’autres sortent des domaines d’intérêt ou des compétences des économistes. Il est clair que lorsque nous voulons expliquer la plupart des cas de pauvreté, la théorie de la productivité marginale ne nous sert pas beaucoup. En effet, les gens ne sont pas pauvres essentiellement parce qu’ils sont improductifs, mais souvent ils sont improductifs parce qu’il souffrent d’un handicap qui a aussi pour effet de les rendre pauvres.
A l’autre extrémité de l’échelle, qu’en est il des 5 % de familles bénéficiant de revenus supérieurs à 56 000 dollars par an, ou du petit groupe des millionnaires en dollars ? La théorie de la productivité marginale nous aide t elle à expliquer ces hauts revenus ?
Il est évident que la productivité d’un individu n’a aucun rapport avec les revenus du patrimoine dont il a hérité. Mais qu’en est il des millionnaires qui ont gagné leur fortune ? Peut on expliquer leur richesse par leur contribution productive à la société ?
Pas vraiment. La théorie économique classique explique l’accumulation de richesses par l’épargne. Il ne fait aucun doute que certaines personnes accumulent des sommes modestes en s’abstenant de consommer, mais elles n’accumulent pas des fortunes. Si l’on commence avec 100 000 dollars somme que ne possède qu’une très petite proportion de familles et si l’on investit cette somme à 10 %, en payant 50 % d’impôts sur les intérêts perçus, il faut toute une vie (exactement quarante sept ans) pour avoir un million de dollars.
Rares sont les millions de dollars qui se constituent de cette manière. L’enrichissement semble se faire de deux manières : d’une part par la voie de l’héritage, et c’est l’origine de près de la moitié des fortunes d’aujourd’hui, d’autre part par un enrichissement rapide, c’est la source principale des nouvelles fortunes et, dans la plupart des cas, l’origine aussi des anciennes fortunes.
Comment devient on riche du jour au lendemain ? La chance y est pour beaucoup. Les gens qui font fortune en une opération la doublent rarement en une autre opération. Les institutions financières, qui emploient les experts les plus compétents, n’obtiennent en fait guère mieux de leurs investissements que la performance moyenne de la Bourse.
Si la chance semble jouer un rôle déterminant chez le gagneur, un autre élément détermine l’importance des gains. Supposons qu’un inventeur calcule qu’il lui faudra un million de dollars pour construire et équiper une usine destinée à fabriquer un nouveau produit breveté. Le prix de ce produit devra être tel qu’il apporte un profit de 300 000 dollars. Une banque avance l’argent.
L’usine est construite et le profit escompté de 300 000 dollars est réalisé. C’est la fortune immédiate. Sur les marchés financiers de la nation, le coût réel de l’usine est négligeable. Ce qui compte, c’est le taux de rendement des investissements présentant le même degré de risque. Si ce taux est de 10 %, l’usine de l’inventeur vaut brusquement 3 millions de dollars, car c’est la somme qui rapportera 300 000 dollars à un taux de 10 %. L’inventeur possède alors 2 millions de dollars de plus que ce qu’il doit à la banque. Il a accédé immédiatement à la position de millionnaire parce que les marchés financiers ont capitalisé ses gains en plus values et non parce que sa productivité marginale, ou son épargne, l’ont rendu riche.