Nationaliser les grandes entreprises
Pourquoi ne pas nationaliser les grandes entreprises américaines ? L’idée apparaît comme une hérésie dans une nation pour laquelle nationalisation a toujours été synonyme de socialisme. Pourtant, l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne, la Suède, l’Italie et une foule d’autres nations capitalistes ont nationalisé des secteurs entiers, allant du raffinage du pétrole aux compagnies aériennes, en passant par la construction automobile et la production de charbon et d’électricité. En conséquence, John Kenneth Galbraith a suggéré que nous devrions nationaliser les sociétés qui servent l’intérêt public, comme les constructeurs géants d’armement qui dépendent totalement du Pentagone, de façon à placer ces entreprises sous contrôle public.
Mais une nationalisation atteindrait elle le but fixé, qui est d’assurer la responsabilité sociale ? En 1971, le Pentagone a négocié des contrats et des « prêts » spéciaux pour sauver Lockheed Airerait de la faillite, sort réservé d’ordinaire à une entreprise inefficace. Une nationalisation pure et simple n’aurait pour effet que de sceller l’union du pouvoir politique et du pouvoir économique en intégrant Lockheed au Pentagone et en rendant ainsi encore plus difficile l’exercice de pressions sur cette entreprise pour qu’elle fonctionne de façon efficace.
Le problème, c’est qu’une nationalisation, non seulement soustrait totalement l’entreprise concernée aux pressions du marché, mais la place presque inévitablement à l’abri sous l’aile politique du gouvernement, lui permettant ainsi d’échapper à toute véritable critique.
Toutes ces difficultés montrent bien que le problème de la responsabilité sociale ne sera pas facile à résoudre (ni même à cerner), quelle que soit la démarche que nous adoptions, depuis le laisser faire de Friedman jusqu’aux nationalisations de Galbraith. En outre, pour chacun de ces problèmes posés par les entreprises, nous pourrions facilement établir un corollaire concernant le contrôle sur les syndicats ou sur les pouvoirs publics eux mêmes.
Que faut il donc faire ? Un certain nombre d’autres lignes d’action s’imposent d’elles mêmes. Premièrement, l’élargissement de la responsabilité juridique de l’entreprise à des secteurs d’activité dont elle n’est pas actuellement responsable : la sauvegarde de l’environnement, par exemple, ou encore la protection des consommateurs.
Une seconde formule consisterait à rendre davantage de comptes au public. On pourrait exiger des entreprises qu’elles communiquent des rapports à des organismes publics de façon à faire connaître le montant de leurs dépenses consacrées au contrôle de la pollution, au financement de groupes de pression politiques, et ainsi de suite. Le public pourrait aussi examiner les déclarations fiscales des entreprises. Les syndicats et les sociétés pourraient être amenés à révéler au public leurs pratiques et habitudes de discrimination raciale au niveau du
recrutement ou de l’embauche, de l’avancement, et de la rémunération.
Une autre solution consisterait à nommer au conseil d’administration des grandes entreprises ou aux instances de direction des grands syndicats des membres extérieurs chargés de protéger les intérêts des consommateurs et de faire état de comportements semblant contraires à l’intérêt public. Les représentants des salariés siégeant au conseil d’administration pourraient aussi oeuvrer dans ce sens (il y a des représentants du personnel au conseil d’administration des sociétés en Allemagne, et un mouvement en faveur d’une participation des travailleurs se dessine dans un certain nombre d’autres pays européens).
Enfin, il y a l’action correctrice de spécialistes privés comme Ralph Nader, connu pour son exposé des pratiques de sécurité dans l’industrie automobile, et qui de plus s’intéresse plus particulièrement à la pollution, à d’autres irresponsabilités des grandes entreprises et au mauvais fonctionnement de la bureaucratie fédérale. De telles pressions de la part du public sont nécessairement sporadiques et généralement de faible durée, mais elles constituent une source puissante de changement social.
Ce serait néanmoins une erreur de conclure ce récital en laissant entendre que le pouvoir des entreprises (ou des syndicats, ou des pouvoirs publics) peut être facilement jugulé grâce à quelques recettes légales ou au poids de l’opinion publique.
Il ne fait aucun doute que l’on peut limiter ainsi certains abus, et parvenir à des niveaux bien supérieurs de performance sociale. Pourtant, les organisations de masse semblent un élément inévitable de notre ère de haute technologie, et d’interdépendance sociale accrue. Il faut bien savoir que, selon nos propres intérêts, nous mettons l’accent sur des aspects différents de ce phénomène universel. Pour certains, qui craignent la croissance continue de très grandes entreprises, l’aspect le plus important, c’est que nous n’ayons pas réussi à maîtriser le pouvoir des entreprises. Pour d’autres, inquiets de l’apparition de syndicats puissants, c’est le pouvoir des travailleurs qui échappe le plus dangereusement à un contrôle réel. Pour d’autres encore, surtout préoccupés par la croissance de l’autorité du gouvernement, c’est le poids grandissant du pouvoir qui est le principal problème.
La question du pouvoir économique n’est, au mieux, que partiellement résolue. Il y a bien des ainées, A. Berle écrivait que certaines grandes sociétés ne pouvaient qu’être considérées
un peu comme jusqu’à présent nous considérions les nations. Or, contrairement aux nations, leur pouvoir n’a pas été rationalisé par une législation, totalement vérifié en pratique, ni bien défini sur le plan philosophique. Il ne fait aucun doute que l’influence politique et sociale et le pouvoir économique des grands centres de production posent des problèmes auxquels le capitalisme et en fait toutes les sociétés industrialisées vont devoir faire face pendant de nombreuses années encore.