Démanteler les grandes entreprises
Cette troisième approche du problème de la responsabilité part du principe qu’il est possible de limiter le pouvoir des grandes entreprises en les décomposant en plusieurs petites unités. Un certain nombre d’études ont révélé que la plus grande taille nécessaire pour assurer une efficacité industrielle est bien inférieure (en actifs financiers) à celle des sociétés géantes répertoriées par le magazine Fortune parmi les 500 plus grandes entreprises industrielles (ou même les 1 000 premières). C’est pourquoi de nombreux économistes ont suggéré d’appliquer d’une façon très stricte la législation antitrust, non seulement pour interdire les fusions, mais aussi pour décomposer une immense entreprise comme General Motors en ses constituants naturels : une société Buick, une société Oldsmobile, une société Chevrolet, et ainsi de suite.
Il y a quelques dizaines d’années, presque tous les économistes étaient d’accord pour dire qu’une stricte application des lois antitrust était l’une des solutions les plus efficaces aux problèmes des oligopoles. Ce point de vue a tendance à disparaître aujourd’hui. En effet, les économistes se sont rendu compte qu’un secteur industriel comportant une ou deux sociétés géantes et toute une série de petites entreprises ne fonctionne pas très différemment voire fonctionne tout à fait de la même manière qu’un secteur industriel comportant cinq ou six grandes sociétés. Même le démantèlement du secteur américain de l’aluminium, visant à transformer une situation de quasi monopole placé sous la domination d’Alcoa en un secteur dominé par quatre entreprises, ne semble pas avoir contribué à changer les prix de l’aluminium ni les politiques de fixation des prix de l’aluminium.
Les partisans de la législation antitrust ne remettent pas sérieusement en question les points de vue évoqués ci dessus. Il n’est effectivement pas imaginable de démanteler General Motors, par exemple, en un millier de sociétés ayant chacune une capitalisation. de 40 millions de dollars, même si GM est suffisamment énorme pour se prêter à ce découpage. Selon toute probabilité, l’éclatement de GM aboutirait à la formation de trois ou quatre sociétés géantes, ayant chacune un capital de 10 milliards de dollars environ, et possédant chacune un énorme pouvoir commercial.
Les économistes viennent aussi de se rendre compte que les secteurs industriels dominés par de grandes entreprises ont la possibilité de susciter des progrès techniques. Avec le temps, beaucoup de secteurs concurrentiels sont restés statiques sur le plan technologique, alors que les secteurs en situation d’oligopole, à de rares exceptions près, ont été très novateurs. En outre, les grands procès intentés au titre de la loi antitrust mettent un temps considérable à aboutir, parfois vingt ou trente ans. On peut se demander si les économies réalisées en fin de compte justifient l’énorme coût de la procédure juridique.
Le zèle ardent qu’ont manifesté les détracteurs des trusts s’est considérablement apaisé. Certes, de grands procès restent en cours, notamment contre IBM et AT et T, mais les avantages économiques résultant du règlement de ces affaires n’est plus évident, même si celles ci aboutissent un jour.
Enfin, le zèle des farouches opposants aux trusts s’est d’autant plus calmé que la concurrence se situe visiblement aujourd’hui à l’échelle internationale, et non plus seulement à l’échelle nationale. L’expérience de ces dernières années nous a appris que même des géants comme Chrysler, Ford ou GM (sans parler de US Steel ou Bethlehem Steel) peuvent être sévèrement malmenés par des sociétés japonaises et allemandes, notamment. Comme nous l’avons vu, une des forces de ces sociétés étrangères est l’appui qu’elles reçoivent de leur gouvernement. Contre ces concurrents privés bénéficiant d’une aide publique massive, toute fragmentation au titre d’une action antitrust perd de son intérêt par rapport a une époque où ce type d’entreprise subventionnée par l’État n’existait pas encore.