Entreprise et pouvoir
Ainsi, le bilan économique n’est pas simple à dresser. Les avantages ne sont pas tous d’un côté et les inconvénients de l’autre. Même si l’on prend le modèle de la concurrence pure comme référence d’efficacité et de « vertu » économique, on s’aperçoit qu’en fait le monde est plus compliqué que cela.
Toutefois, une dernière considération s’impose ; elle porte sur le pouvoir. Les économistes ne parlent pas beaucoup du pouvoir parce que dans la situation concurrentielle considérée comme la norme, tout pouvoir disparaît. La notion même de souveraineté du consommateur repose sur l’idée que l’entreprise n’a pas de pouvoir, qu’elle ne peut imposer sa volonté ni à ceux qu’elle embauche, ni à ceux qu’elle dessert.
Or, en pratique, ce n’est pas vrai dans le monde de concurrence imparfaite que nous connaissons. C’est pourquoi la manière de canaliser ce pouvoir revêt une importance de plus en plus grande, non seulement dans les sphères gouvernementales, où le pouvoir a toujours été un sujet dominant de préoccupations pour les philosophes et les penseurs politiques, mais aussi dans les sphères privées du monde des affaires. La question revêt une importance encore plus grande si l’on se rend compte que le domaine dans lequel les entreprises exercent leur pouvoir s’étend de plus en plus au monde entier, et ne se limite pas à un pays. La société multinationale, qui trouve ses approvisionnements dans une région du monde, implante ses unités de production dans une autre et vend ses produits dans une troisième, apporte une nouvelle dimension au monde des affaires dont nous n’appréhendons pas encore pleinement les implications. Nous y consacrerons d’ailleurs un chapitre, plus loin dans cet ouvrage.
La question subsiste néanmoins : que faire des grandes entreprises à l’intérieur des frontières nationales ? Voici quelques réponses possibles.
Ne rien faire
Cette première suggestion est essentiellement associée au nom de Milton Friedman, ce philosophe conservateur dont nous avons déjà évoqué les vues monétaristes. La réponse de Friedman à la question : « Que doit faire une entreprise pour s’acquitter de sa responsabilité sociale ? » est très simple : gagner de l’argent.
D’après Friedman, dans la société, une entreprise a pour fonction de servir d’agent de production efficace, et non de lieu géométrique du progrès social. C’est en cherchant à réaliser des profits qu’elle assume le mieux cette fonction productive, en se conformant bien sûr aux règles fondamentales et aux normes légales de la société. Il n’appartient pas à l’entreprise de faire le bien , mais il appartient au gouvernement de l’empêcher de faire le mal .
En outre, toujours selon Friedman, dès qu’un industriel essaie de suivre une ligne autre que celle qui l’amène à gagner de l’argent, il s’arroge des pouvoirs qui appartiennent de droit à d’autres, notamment aux autorités politiques. Friedman va même jusqu’à interdire aux entreprises de verser de l’argent à des oeuvres de charité ou à des universités. Leur affaire, leur responsabilité à l’égard de la société, insiste t il, c’est la production. Que ceux qui perçoivent les dividendes distribuent l’argent que leur versent les sociétés, mais que celles ci ne se transforment pas en organismes actifs, garants du bien être social.
Demander aux entreprises d’être responsables sur le plan professionnel
Il est intéressant de remarquer que rares sont les chefs d’entreprise qui adhèrent à la thèse de Friedman. Ils considèrent généralement que l’entreprise, en raison de sa taille et de sa force immenses, détient un pouvoir, qu’elle le souhaite ou non. Les chefs d’entreprise doivent donc agir en qualité de professionnels dans le cadre de l’exercice de ce pouvoir, et faire de leur mieux pour évaluer honnêtement les revendications des nombreux groupes dont ils sont responsables, leur personnel, leurs actionnaires, leurs clients et le public dans son ensemble.
Il est certain que beaucoup de chefs d’entreprise se considèrent comme des arbitres au milieu des groupes en présence, et il est également certain que nombre d’entre eux font preuve de prudence et de réflexion dans l’exercice du pouvoir de décision. Cependant, les faiblesses de cette argumentation ne sont pas difficiles à voir. Il n’existe aucun critère pour qualifier de responsable un chef d’entreprise. Il n’existe pas non plus de référence évidente, même pour le dirigeant le plus scrupuleux, permettant de définir la bonne manière d’exercer cette responsabilité. Le souci d’éviter la pollution doit il primer sur le souci de dégager un bon profit en fin d’exercice ? Ou sur des augmentations de salaires ? Ou sur la baisse du prix d’un produit ? La contribution de l’entreprise à des oeuvres de charité ou à des établissements d’enseignement est elle censée représenter les préférences du dirigeant, ou celles de ses clients ou de ses salariés ?
Ces questions sont révélatrices de la complexité du problème de la responsabilité sociale et des problèmes que pose la prise de décisions importantes, d’ordre social, par des individus privés qui n’ont pas à rendre compte au public de leurs actes.