Biens publics
Il faut maintenant que nous abordions toute la série de problèmes qui découlent du fait que certains types de produits, dans notre système, ne présentent pas les caractéristiques de biens ou de services ordinaires parce qu’ils ne se vendent pas. De fait, ils n’entrent jamais dans le système de marché ; c’est ce que nous appelons des biens publics. Comme il n’est pas facile de les définir, commençons par illustrer les caractéristiques de biens tels que la défense, le service de la météorologie ou les phares. Ces biens présentent trois caractéristiques particulières.
Premièrement, la consommation d’un bien public par un individu n’empêche pas qu’il soit consommé par un autre. Un phare est aussi efficace pour dix bateaux que pour un. Un service de météorologie est aussi utile pour cent millions de téléspectateurs que pour une centaine d’entre eux. En revanche, les biens privés ne peuvent être consommés de la même manière. Par exemple, vous ne pouvez aussi consommer la nourriture, les vêtements ou les soins médicaux que j’utilise.
Deuxièmement, personne ne peut être exclu de l’usage d’un bien public. Je peux vous interdire de vous servir de ma voiture, mais il n’existe pas de moyen de vous interdire l’emploi de ((mon » système de défense nationale.
Enfin, et c’est le plus important, les biens publics ne peuvent être fournis que par une décision collective. Ma consommation privée dépend de ma décision individuelle de dépenser ou de ne pas dépenser mes revenus. Mais je n’ai pas la possibilité d’acheter, de moi même, des services de défense ou de météorologie, ou le service d’un phare". Nous devons non seulement être d’accord pour acheter les biens ou services publics, mais aussi être d’accord sur les sommes à y consacrer.
Tous les biens publics ne sont pas totalement « purs ». Les autoroutes, le système éducatif, les tribunaux ou les services d’hygiène ne sont pas à la disposition de tous de la même manière que les phares ou la défense. En effet, la quantité d’éducation, la place sur la route, le temps au tribunal ou le service d’enlèvement des ordures que je consomme a une incidence sur la quantité de ces services qui vous restent. Il est possible d’exclure certains citoyens des écoles ou des routes. Mais même ces exemples moins probants présentent la troisième caractéristique fondamentale des biens publics. Ils doivent tous être produits sur décision collective, généralement par le système électoral de la communauté concernée.
En raison de leurs caractéristiques, tous les biens publics présentent une difficulté commune. Leur production ne peut être confiée au mécanisme de prise de décisions du marché.
Avec les biens ordinaires, chaque personne ne peut consommer que ce qu’elle achète. Dans ce cas, le marché fonctionne très bien. En revanche, avec les biens publics, chacun n’a pas à acheter une quantité voulue, puisque chacun peut profiter des biens que quelqu’un d’autre achète. Il ne faut en effet pas oublier qu’il n’existe aucun moyen d’exclure certains de l’utilisation d’un bien public pur (ou de la plupart des biens publics moins purs). En conséquence, chacun de nous essaierait de faire cavalier seul si l’on tentait de se servir du marché pour déterminer le niveau de production.
Prenons un exemple. Le service rendu par un phare est un bien public pur. Pourquoi ne pourrait on en faire un bien privé ? La réponse, c’est qu’aucun propriétaire de navire n’accepterait de payer le prix du service que le phare lui rend effectivement. Pourquoi devrait il payer ? Dans la mesure où quelqu’un d’autre construit un phare, le propriétaire du navire peut bénéficier de ses services gratuitement Comment déterminons nous alors le niveau de production de ces biens ? En évitant le mécanisme du marché, inutile dans ce cas, et en nous donnant d’autres moyens de prise de décisions : le vote. Nous votons pour la quantité de biens publics que nous voulons, et comme le vote est un mécanisme curieux, nous nous dotons parfois de ces biens de façon excessive, et parfois de façon insuffisante. Le vote est un mécanisme curieux, notamment parce qu’il n’existe pas de moyens de le décomposer ni de le nuancer : le vote est oui ou non. En conséquence, nous avons trop de produits de défense et pas assez de réformes des prisons, parce que la défense a « des amis au Congrès » et que les prisons n’en ont pas.
Y a t il une solution à ce problème ? Certains économistes ont suggéré que nous essayions de faire entrer dans le système de marché le plus grand nombre possible de biens publics en les débarrassant de leurs caractéristiques de biens publics. Nous pourrions ainsi faire payer l’entrée des parcs municipaux, de façon à limiter le service des parcs à ce que le public est désireux d’acheter. Nous pourrions percevoir un péage sur toutes les routes, même les rues, et limiter leur construction ou leur réparation à la quantité de demandes privées de service routier. Nous pourrions limiter l’usage des tribunaux à ceux qui paieraient les services du juge et du jury, ou demander à la police de n’intervenir qu’au nom des citoyens porteurs d’un badge attestant de leur contribution au fonds de la police.
Une telle privatisation des biens publics pourrait faire monter ou baisser le niveau de leur production en fonction de ce que nous consommerions s’il s’agissait de biens strictement privés comme des automobiles ou des entrées de cinéma. Le problème est double. Premièrement, la transformation de nombreux biens publics en biens privés présente des difficultés techniques innombrables. Imaginez les problèmes que poserait la perception d’un péage dans chaque rue !
Deuxièmement, et c’est encore plus frappant, l’idée heurte notre sens de la justice. Supposons que l’on puisse convertir la défense en un bien privé. Le système de défense ne défendrait alors que ceux qui en ont acheté les services. On pourrait donc supposer que plus vous en achetez, mieux vous serez défendu. Bien peu de partisans de la démocratie aimeraient voir notre système de défense nationale converti en un bastion pour riches. De même, nous ne serions pas prêts à soustraire à l’usage public les tribunaux, les écoles, la police, et ainsi de suite. Contrairement aux biens privés, que nous avons le privilège d’acheter avec nos revenus, les biens publics sont considérés comme un droit.
Il existe des arguments valables et des techniques astucieuses pour remettre certains biens publics dans le système de marché, mais il ne faut pas oublier qu’il est impossible de rendre tous les biens privés, et que pour ceux qui doivent rester publics, le marché ne peut servir à établir le niveau souhaitable de production. Dans ce cas, le mécanisme du marché doit céder le pas à une méthode politique de prise de décisions économiques.