Accueil du site /

 

 Les échecs des marchés

Nous nous sommes intéressés jusqu’à présent à la manière dont fonctionnent les marchés. Il faut que nous voyions maintenant deux types de situations dans lesquelles ils ne fonctionnent pas. Il s’agit d’une part des cas où les protagonistes n’ont aucun moyen de prendre des décisions intelligentes et où, en conséquence, les résultats du marché sont davantage le reflet de l’ignorance, de la chance ou de l’accident que d’un comportement assumé en toute connaissance de cause. L’autre type concerne une vaste catégorie de produits de nature publique, qui échappent et. totalité aux mécanismes du marchés.

Domination de l’ignorance

Tout le système de marché repose sur l’hypothèse que les individus sont rationnels en même temps qu’âpres au gain, que les vendeurs et les acheteurs disposent au moins d’une information assez précise sur le marché. L’importance de cette information est illustrée par la situation dans laquelle se trouve un touriste étranger dans un magasin d’un pays dont il ne connaît pas la langue. Cet acheteur n’a aucun moyen de savoir quel doit être le prix d’un article. C’est pourquoi tant de touristes reviennent triomphants du bazar avec leurs trouvailles, pour découvrir que les mêmes articles se vendent moitié prix à leur hôtel.

Il est évident que sans une information exacte ou suffisante, acheteurs et vendeurs ne peuvent prendre de bonnes décisions.

Or, le plus souvent, ils ne disposent pas d’une information suffisante. Les consommateurs se laissent guider par les on dit, par des renseignements ponctuels glanés ici et là, ou par leur réceptivité à la publicité. Qui a le temps d’étudier quelle marque de dentifrice est véritablement la meilleure ou a le meilleur goût ? Même les acheteurs professionnels, comme les responsables des achats dans l’industrie, ne peuvent connaître tous les prix de tous les produits, y compris de tous les produits de remplacement.

Il est possible de remédier, au moins jusqu’à un certain point, au manque d’information, mais le remède coûte cher ou, ce qui est équivalent, prend beaucoup de temps. Le plus souvent, nous n’avons ni les ressources ni la patience de mener une recherche jusqu’au bout sur chacun des articles que nous achetons, et il ne serait même pas nécessairement rationnel de procéder ainsi. Une certaine dose d’ignorance subsiste donc toujours sur tous les marchés, c’est pourquoi les prix et les quantités diffèrent de ce qu’ils seraient si nous disposions d’une information complète. Ces différences peuvent être très grandes ; il est arrivé à tout le monde de découvrir, avec un pincement au cour, qu’on a payé beaucoup trop cher un article donné ou qu’on l’a vendu vraiment pour rien.

Une autre cause importante des échecs du marché tient à l’effet déstabilisateur des anticipations « perverses ». Supposons qu’à la suite d’une hausse de prix la rumeur coure que les prix vont encore monter. C’est une expérience courante en période d’inflation, lorsque la hausse des prix des marchandises est telle que nous nous attendons à ce que les prix soient encore plus élevés le lendemain. Dans ce cas, nous n’agissons pas comme des demandeurs ordinaires, limitant nos achats dès lors que les prix montent. Bien au contraire, nous nous précipitons, ce qui a pour effet de faire monter les prix encore davantage. Parallèlement, les vendeurs, voyant que les prix montent, peuvent décider de ne pas accroître leur offre immédiatement, mais d’attendre que les prix montent encore. Ainsi, la demande augmente et l’offre diminue : c’est la recette de base des marchés qui s’emballent.

Ces mouvements de prix pervers peuvent avoir des conséquences très dangereuses. Ils jouent un rôle important dans les processus cumulés et auto entretenus de l’inflation ou de la dépression. Ils peuvent être à l’origine d’une envolée comme d’un total effondrement des prix des marchandises. Au pire, le comportement pervers menace de faire échapper toute une économie à tout contrôle, comme dans le cas des hyperinflations ou des paniques. Au mieux, ils perturbent les marchés réguliers et ordonnés et provoquent des chocs et bouleversements dans l’économie.

Est il possible de remédier à ces échecs du marché ? Oui dans certains cas, non dans d’autres. On peut certainement réduire l’ignorance par le biais de la diffusion de meilleurs rapports économiques ou l’application de lois sur la vérité de la publicité. Des déclarations convaincantes de la part de personnalités publiques peuvent contribuer à atténuer ce comportement pervers.

Il faut bien se rendre compte qu’il y a toujours de l’arbitraire, même dans les remèdes les mieux intentionnés. Prenons la question de l’information du consommateur. Nous informons un consommateur, par des étiquettes apposées sur les paquets de cigarettes, que le tabac est dangereux, mais nous n’interdisons pas la publicité des cigarettes. Nous diffusons l’information sur le marché en imposant l’obligation d’imprimer sur les emballages la composition incompréhensible des médicaments, mais nous laissons le consommateur être mal informé en autorisant des publicités qui proclament la supériorité de tel type d’aspirine sur tel autre.

Pourquoi ? Il n’existe dans ces cas là aucune justification rationnelle. Au fond, nous essayons de réparer les omissions du système de marché, en injectant une information de telle sorte que les consommateurs puissent faire le meilleur choix, sans faire preuve de paternalisme. Nous pensons peut être qu’il vaut mieux laisser le consommateur faire des erreurs que de permettre aux pouvoirs publics de les faire pour lui.

C’est peut être la meilleure solution. Toutefois, la conséquence directe, c’est que le marché continuera de produire des résultats inférieurs à ce qui serait satisfaisant ou efficace parce qu’on laisse subsister un résidu d’ignorance ou de mauvaise information, ou bien parce que celui ci subsiste malgré nos efforts.