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 Rationnement

Les prix du marché nous intéressent pour de nombreuses raisons, dont la plus importante est sans doute la fonction de rationnement qu’entraînent les prix.

C’est toujours une surprise. On imagine le rationnement comme un partage formel et rigide des marchandises : un ticket, un pain. On a l’impression que c’est exactement le contraire des flux circulant librement sur le marché. A certains égards, c’est effectivement aussi différent que ça. De la même manière, le mécanisme des prix assume une fonction de rationnement, exactement comme les tickets. Rien n’est plus important à comprendre que cet objet principal des marchés.

Imaginons un marché avec dix acheteurs, chacun désireux et capable d’acheter une unité d’une marchandise, mais chacun à un prix maximum différent. Imaginons dix fournisseurs, chacun également désireux et capable d’offrir une unité d’une marchandise sur le marché, chacun à un prix différent. Un tel marché ressemblerait au tableau ci après.

On peut voir que le prix d’équilibre se situe à 6 dollars, car à ce prix il y aura 5 fournisseurs d’une unité chacun et cinq acheteurs d’une unité chacun. Mais regardons un peu plus loin. Tous les acheteurs qui ont les moyens et sont désireux de payer le prix d’équilibre (ou davantage) auront les produits qu’ils veulent. Tous ceux qui ne le peuvent pas n’auront pas les produits. De plus, tous les vendeurs qui sont désireux et capables d’offrir la marchandise à son prix d’équilibre ou à un prix inférieur pourront effectuer des ventes. Dans le cas contraire, ils ne le feront pas.

Ainsi le marché, en établissant un prix d’équilibre, effectue en fait une répartition des produits entre quelques acheteurs et les refuse à d’autres. Il a permis à certains vendeurs de faire des affaires et dénie ce privilège à d’autres. On remarquera que le marché est en quelque sorte un moyen d’exclure certaines personnes de l’activité économique, à savoir les clients qui n’ont pas assez d’argent ou qui ont des désirs trop faibles, ou les fournisseurs peu désireux ou incapables d’agir à un certain prix.

Notre présentation du système des prix comme un mécanisme de rationnement permet d’éclaircir la signification de deux termes qui reviennent souvent dès lors qu’on parle du processus de rationnement du marché : la pénurie et l’excédent.

Lorsqu’on dit qu’il y a pénurie de logements pour les groupes à revenu modeste, cela signifie dans la langue courante que les gens ne trouvent pas à se loger. Pourtant, dans tous les marchés, il y a toujours des acheteurs non satisfaits. Nous avons remarqué, par exemple, que dans notre marché miniature, tous les acheteurs qui ne pouvaient ou ne souhaitaient pas payer 6 dollars devaient se passer du produit. Cela signifie t il qu’il y ait eu pénurie ?

Personne n’use de ce vocable pour décrire le résultat d’un marché normal, même s’il y a toujours des acheteurs et des vendeurs qui en sont exclus. Que signifie donc le terme
« pénurie » ? On voit maintenant que la pénurie désigne généralement une situation dans laquelle certaines instances ne faisant pas partie du marché, comme le gouvernement, fixent le prix au dessous du prix d’équilibre. En conséquence, certains des acheteurs, qui normalement auraient été exclus du marché du fait du prix, restent dans le marché, même s’il n’y a pas suffisamment de marchandises offertes pour répondre à la demande. Cela se traduit par des files d’attente aux portes des magasins pour acheter des biens avant qu’il n’y en ait plus, par des de3sous de t’ e pour bénéficier de privilèges, ou par un marché noir ou gris consistant à vendre des marchandises illégalement à des prix supérieurs aux prix officiels.

Le phénomène inverse se produit lorsqu’il y a excédent. Supposons que le gouvernement fixe un prix plancher supérieur au prix d’équilibre ; c’est le cas, par exemple, lorsque le gouvernement soutient une production au dessus de son prix au marché libre.

Dans ce cas, la quantité offerte est supérieure à la quantité demandée. Sur le marché libre, le prix baisse jusqu’à ce que les deux quantités soient égales. Mais si le gouvernement continue de soutenir la marchandise, la quantité achetée par l’industrie privée n’a pas besoin d’être aussi grande que la quantité offerte par les producteurs. Les quantités non vendues l’excédent seront achetées par le gouvernement.

Ainsi, les vocables « pénurie » et « excédent » désignent des situations dans lesquelles vendeurs et acheteurs restent actifs mais ne sont pas satisfaits parce que le mécanisme des prix ne les a pas éliminés. C’est très différent d’une situation de marché libre dans laquelle acheteurs et vendeurs, ne pouvant accepter le prix demandé, ne sont pas pris en considération. La plupart des gens, qui ne demandent pas de caviar frais à 80 dollars la livre, ne se plaignent pas d’une pénurie de caviar. Si le prix du caviar frais était fixé par décret à 1 dollar la livre, il y aurait très vite une pénurie colossale.

Quelle est la situation du logement bon marché ? Pour l’essentiel, ce qu’on veut dire lorsqu’on parle de pénurie de logements à prix modéré, c’est qu’on voit le résultat de cette situation de marché particulière d’un point de vue non économique et qu’on juge le résultat désagréable. D’après les normes du marché, les pauvres qui n’ont pas les moyens de s’acheter un logement ne constituent qu’un exemple de plus du processus de rationnement qui se déroule sur tous les marchés. Lorsque nous affirmons que l’offre de certains biens ou services (comme les soins médicaux) est insuffisante, nous sous entendons que nous ne reconnaissons pas le mécanisme des prix comme un bon moyen d’affecter des ressources rares, dans ces cas là. Cette désapprobation n’implique pas que le marché ne soit plus un distributeur efficace. Ce que nous n’aimons pas, c’est le résultat du processus de rationnement du marché. La distribution sous jacente des revenus entre en conflit avec d’autres mesures de l’intérêt public auxquelles nous accordons une valeur plus grande qu’à l’efficacité.

Ce terme efficacité nous amène au dernier aspect, peut être le plus important, du mode de fonctionnement des marchés, à savoir la capacité qu’ont les marchés d’affecter les biens et services d’une façon plus efficace que tout autre système de rationnement, en particulier plus efficacement que la planification sous quelque forme que ce soit.

Il est incontestable que le marché est une des inventions sociales les plus extraordinaires de l’histoire de l’humanité. Si nous revoyons les caractéristiques des sociétés de l’Antiquité, antérieures aux sociétés de marché, nous constatons qu’elles souffraient généralement de deux maux : si elles étaient essentiellement dominées par la tradition, leur tendance était à l’inertie, à la passivité et à l’immobilisme. Il est très difficile de faire faire les choses dans une économie traditionnelle, dès lors qu’il faut introduire une nouvelle méthode.

Un système organisé, ancien ou moderne, présente un problème intrinsèque différent. Il permet de faire faire les choses, mais sa capacité de résolution des difficultés ne va pas sans contrepartie. Le prix à payer est la présence d’un pouvoir politique dans le mécanisme économique, soit sous forme d’une vaste bureaucratie, soit sous forme d’une autorité susceptible de mettre son nez dans les affaires quotidiennes.

Par rapport à ces deux difficultés, le système des prix a deux grands avantages : il est extrêmement dynamique, et il se fait respecter de lui même. C’est à dire que d’une part, il facilite l’introduction du changement dans le système, et que d’autre part, il permet à l’activité économique de se poursuivre sans que personne n’ait besoin de surveiller le système.

La seconde caractéristique du marché qui s’impose d’elle même est particulièrement utile à l’exécution de la fonction de rationnement. Au lieu de tickets de rationnement, avec les marchés noirs pratiquement inévitables, ou la lourdeur d’une machine d’inspection, ou des files d’attente de clients impatients, le système des prix fonctionne sans aucun appareil administratif visible ni effet secondaire. L’énergie consommée par la planification ou les frictions qui en découlent sont alors épargnés par le mécanisme d’auto surveillance du marché.

Par ailleurs, le système a les défauts de ses qualités. S’il est efficace et dynamique, il est aussi dénué de toute échelle de valeur. Pour lui, les biens et les services de la société sont à la disposition de ceux qui jouissent de richesses et de revenus. Seuls, ceux là ont droit aux biens et services que l’économie produit ; ceux qui n’ont ni revenus ni richesses ne reçoivent rien.

Cette absence de prise en considération par le marché d’un éventuel droit à la production de la société, en dehors de la possession de richesses ou de revenus, pose de très graves problèmes. Cela signifie que ceux qui perçoivent de gros revenus ont droit à de grandes parts de la production, même s’ils n’ont rien produit eux mêmes. Cela signifie que ceux qui ne disposent pas de richesses et qui ne peuvent produire peut être parce qu’ils sont malades, ou simplement parce qu’ils ne parviennent pas à trouver du travail n’ont aucun moyen de gagner un revenu par l’intermédiaire du mécanisme économique. Pour rester strictement fidèle au système de distribution du marché, il faudrait être prêt à accepter que des individus meurent de faim dans la rue.

En conséquence, toute société de marché intervient dans une certaine mesure pour ajuster le résultat du système de rationnement par les preuve. En cas d’urgence, elle émet des autorisations spéciales qui ont priorité sur l’argent et empêchent ainsi les membres les plus riches de la société d’épuiser, par leurs achats, toute l’offre d’articles rares et coûteux. En période de dépression, il peut s’agir de denrées alimentaires de base ou de vêtements pour ceux qui n’ont pas les moyens d’en acheter. Sur le plan historique, la société a usé de l’impôt et des transferts, de façon de plus en plus intensive, pour redistribuer les tickets de rationnement que sont les billets de banque, plus pour respecter le sens de la justice que les normes d’efficacité. C’est, en fait, dans les tensions entre recherche de l’efficacité et respect de la justice que l’on trouve une grande partie des dissensions entre point de vue conservateur et point de vue libéral.