Le défit de la productivité
Pris collectivement, le gonflement du secteur des services, la chute de la production minière et le fléchissement de la construction représentent près d’un tiers de notre baisse totale de productivité depuis quelques dizaines d’années. Il est donc évident que d’autres secteurs et d’autres raisons sont responsables du problème de la productivité. Nous allons retenir l’une de ces raisons, et une seule l’industrie américaine n’a pas investi dans un équipement suffisamment moderne pour soutenir la concurrence de ses partenaires occidentaux. L’équipement n’est certainement pas à lui seul le secret de la productivité, mais c’est un facteur très important du problème, comme nous allons le voir.
Cela nous ramène, dans un premier temps, à l’acier et à l’automobile. Pourquoi ces secteurs ont il si mal évolué vis à vis de leurs concurrents internationaux ? D’abord, les dirigeants américains n’ont pas pris les bonnes décisions. Les responsables du secteur de l’acier ont refusé de s’intéresser à l’oxygénation et à la coulée continue, et l’industrie automobile a décidé de ne pas abandonner les grosses voitures. Ces deux décisions ont été de graves erreurs, d’autant plus que la concurrence internationale a pris des décisions contraires. Le résultat, c’est que pour la première fois en 1980, le Japon a produit plus d’automobiles que les États Unis (5,5 millions contre 4,5 millions), et que Toyota et Nissan ont remplacé Ford et GM à la tête de la liste des constructeurs. Le graphique suivant montre que, dans le même temps, les Etats Unis ont été les derniers au monde à convertir leurs aciéries à la coulée continue. En effet, nos aciéries utilisaient leurs profits pour acquérir des entreprises dans d’autres secteurs, alors que les concurrents étrangers réinvestissaient leurs bénéfices dans l’acier.
Et ce n’est pas tout. Pourquoi les industriels américains ont ils pris ces mauvaises décisions ? Il semble que les chefs d’entreprises américains et étrangers n’aient pas exactement la même notion du temps. Les Américains s’intéressent à ce qui est concret, tout de suite. La mise au rebut d’aciéries et de chaînes de montage d’automobiles qui rapportaient encore des bénéfices au début des années 70 aurait nécessité la décision d’accepter des résultats médiocres, voire négatifs, tout de suite, en échange de perspectives de forte croissance et d’un rendement très satisfaisant cinq ans plus tard. Les industriels européens et japonais ont été habitués à réfléchir à la croissance à long terme ; les Américains pensent aux profits à court terme. Le résultat nous a coûté extrêmement cher.
C’est peut être parce que ces nations sont plus portées à l’épargne que les États Unis. Nous avons remarqué que les familles allemandes épargnent près de 15 % de leur revenu annuel, et les familles japonaises près de 20 %, alors que les Américains n’épargnent en moyenne que 5% de leur revenu. Même si l’on y ajoute toutes les réserves des entreprises, aux États Unis, nous ne disposons que d’un septième environ de la totalité de nos revenus pour le remplacement des équipements anciens et la formation de nouveaux capitaux. En Allemagne Fédérale et au Japon, la totalité de l’épargne disponible est une fois et demie à deux fois plus importante que chez nous.
Si les autres pays ont eu plus de facilité à se procurer des capitaux, c’est parce que beaucoup de nations industrialisées étrangères usent du pouvoir de leur gouvernement pour aider, voire financer, leurs grandes entreprises à vocation internationale. C’est tout particulièrement le cas au Japon, où les activités étroitement coordonnées du gouvernement japonais, de ses grandes banques et de ses grandes entreprises ont donné naissance à l’effort de coopération entreprises gouvernement que nous appelons « Japan Incorporated ». Le gouvernement japonais, qui travaille en étroite collaboration avec les banques et les gros industriels, choisit généralement une ou deux entreprises qui servent de locomotive dans un secteur industriel donné, accorde d’importants crédits bancaires à ces entreprises, puis leur facilite l’entrée en force sur la scène internationale, équipées de la technologie la plus récente. Dans une certaine mesure, ce type de coordination secteur privé gouvernement a été mis en oeuvre aussi par certaines nations occidentales. Même en Allemagne Fédérale, où les pouvoirs publics interviennent beaucoup moins, on a relevé un effort unifié visant à rendre des capitaux disponibles aux entreprises qui en avaient besoin. Au cours de la récession de 1974, par exemple, les banques ont accordé un moratoire qui n’a jamais été révélé
Ce chapitre ne présente en aucun cas une analyse exhaustive du problème de la productivité. Par exemple, nous n’avons fait que mentionner au passage une cible favorite des partisans de l’offre : les réglementations gouvernementales qui imposent à l’industrie des dispositifs antipollution très chers, et peut être pour rien. Nous n’avons pas non plus accordé une attention suffisante aux avertissements de ceux qui rendent les militaires responsables de notre moindre productivité, prétendant que trop de talents techniques et scientifiques et trop de ressources humaines compétentes sont consacrés à des armements totalement improductifs. Enfin, dans tout le monde industrialisé, l’objectif exclusif n’est plus ce que les Japonais appellent la productivité dure, c’est à dire la productivité qui résulte d’une haute technologie et de capitaux massifs, mais une productivité douce, c’est à dire l’accroissement de la production due à une plus forte motivation et à un authentique sentiment de travailler en équipe. La mesure dans laquelle cette appréciation tardive de la dignité du travail peut l’emporter sur les impératifs de profits et la quête traditionnelle de l’efficacité est une question qui risque d’être d’une importance décisive pour l’avenir.
Au lieu de continuer à établir une longue liste de causes, nous préférons conclure en soulignant deux points clés. Le premier se dégage déjà de notre analyse et n’apparaîtrait de façon évidente que si nous la poursuivions jusqu’à son terme : il n’y a pas de remède immédiat au problème. Il n’y a pas de moyen d’inverser rapidement le gonflement du secteur des services. II n’y a pas de moyen de rendre la nature plus riche. Nous pouvons atténuer nos difficultés en matière de préservation de l’environnement, mais il n’est plus possible de les ignorer. La mentalité des industriels américains ne va pas changer du jour au lendemain. Le goût de l’épargne des familles américaines ne va pas doubler dès demain. En raison de la défiance qui existe de longue date entre les entreprises privées et les pouvoirs publics, il est très difficile de trouver les moyens de relever le nouveau défi secteur public secteur privé lancé de l’étranger. En d’autres termes, le problème de la productivité ne va pas disparaître rapidement.
Deuxièmement, améliorer la productivité sera un processus pénible, désagréable. Cela peut impliquer, par exemple, la disparition de secteurs ou d’entreprises incapables de se maintenir dans la lutte internationale pour les marchés. Avec quel enthousiasme les Américains vont ils accepter ça ? Dans l’intérêt de l’amélioration de la productivité américaine, avec quel empressement les ouvriers inefficaces de Chrysler vont ils s’expatrier, pour trouver ou ne pas trouver du travail dans d’autres secteurs ?
Même un accroissement des investissements, la mesure la moins contestée, coûtera cher. En effet, l’augmentation des investissements exige un accroissement de l’épargne. Un accroissement de l’épargne exige que nous réduisions notre consommation : « Achetez maintenant, payez plus tard)) n’est plus compatible avec « Investissez maintenant, dégagez une croissance plus tard ». Si nous voulons sérieusement augmenter nos investissements, il faut que nous nous efforcions de décourager un mode de vie fondé sur la carte de crédit, les déductions fiscales sur les produits de luxe (nous pouvons déduire de nos impôts sur le revenu les impôts fonciers et les intérêts de remboursement de prêts afférents à nos résidences secondaires), la passion nationale pour l’élévation du niveau de vie. Les industriels, qui prônent la nécessité d’un accroissement de la productivité, supporteront ils des mesures de nature à réduire les ventes de biens de consommation ? Le Congrès, qui gémit de désespoir sur notre médiocre situation, acceptera t il de taxer la consommation même la consommation de produits de luxe pour encourager l’épargne ?
Il ne va pas être facile ni agréable d’inverser la tendance de la productivité américaine. Si l’on devait formuler un diagnostic de l’état de santé économique des États Unis aujourd’hui, on dirait qu’ils souffrent de milliers de coupures, de piqûres et de contusions. Il n’y a pas un mal unique auquel on puisse appliquer un seul grand effort curatif. Le traitement nécessitera mille interventions, pour chacune des mille blessures. Et chaque intervention fera mal et se heurtera à une résistance. Tout le monde veut une reprise de la productivité, en commençant par le problème du voisin. Pourtant, si nous voulons être compétitifs sur les marchés internationaux, face aux Japonais et aux Allemands, il faut que la productivité augmente, et augmente sensiblement. Si nous n’avons pas la volonté politique de nous imposer les coûts nécessaires, de manière équitable, nous ne résoudrons pas ce problème. Après avoir reculé, nous resterons en arrière.