Le retard : un problème de productivité

L’un des plus grands chocs, pour l’orgueil national américain, a été la prise de conscience qu’en matière de niveau de vie, les Etats Unis ne sont plus le numéro 1. De fait, dans le classement mondial des niveaux moyens de bien être matériel, nous nous situons probablement aux alentours de la dixième place, et si le Japon continue à nous rattraper, nous serons bientôt onzième. Dans certains cas, notamment pour l’Arabie Saoudite ou Abu Dhabi, ce classement est un artifice statistique, résultat de la moyenne des revenus astronomiques d’un petit groupe de dirigeants et du niveau de vie encore très précaire de la masse de la population. Mais ce n’est pas le cas des nations industrialisées telles que l’Allemagne Fédérale, la Suisse ou le Danemark, et ce ne sera pas le cas non plus si le Japon nous rattrape. La raison fondamentale de ce mauvais classement, dont nous ne faisons que commencer à prendre conscience et qui nous met mal à l’aise, c’est que la productivité américaine est aujourd’hui plus faible que celle d’autres nations avancées. Tout simplement, nous produisons moins par personne que ces autres pays.

Comment les États Unis, si longtemps l’objet de l’envie et de l’admiration du monde entier, en sont ils arrivés à une situation aussi alarmante ? Il y a deux manières d’aborder cette question : l’une positive et l’autre négative. L’approche positive fait valoir que le recul de l’Amérique est le résultat de l’affirmation des capacités et de la force économique de l’Europe et du Japon, qui auraient dû d’ailleurs se manifester depuis longtemps. Tout bien compté, la productivité d’une nation est le reflet de son réservoir de compétences, de talents et de dynamisme, et aussi de son stock d’équipement et de son accès aux ressources. Les nations qui se trouvent aujourd’hui en tête du classement mondial des revenus occupent toutes cette position parce que leurs ressources, leur équipement et leur capital humain leur ont permis d’y parvenir. La technique suédoise ou allemande, par exemple, a toujours été parmi les meilleures du monde. Le système éducatif japonais est une merveille de discipline et d’application. Même les Saoudiens, avec leur pétrole, ne font que bénéficier d’un droit à la richesse dont nous aussi nous avons bénéficié grâce à la Mesabi Range ou aux Grandes Plaines, qui nous donnaient (et nous donnent encore, c’est un don du ciel) un avantage sur tous les autres pays.

L’aspect positif de l’histoire de la productivité, c’est que l’Europe a fini par rattraper les retards que lui ont infligés deux guerres mondiales dévastatrices et que le Japon s’en est enfin sorti. Dans la mesure où le monde y a gagné en sécurité, en qualité, en égalité, nous ne pouvons qu’applaudir à l’accession de ces pays au rang des pays riches, même si cela signifie que l’époque du tourisme à bon marché et de la supériorité absolue des États Unis est définitivement révolue.

La question de la productivité présente aussi un aspect négatif. En effet, si les nouveaux riches ont revendiqué leur place au soleil, les Américains ont aussi perdu leur propre place parce qu’ils ont connu une baisse de productivité par rapport aux alliés occidentaux. Entre 1973 et 1978, la productivité industrielle a augmenté de près de 4 % par an en Allemagne Fédérale et de près de 5 % par an au Japon. Dans le même temps, l’augmentation annuelle aux États Unis n’était que de 1 %. En 1979, nous avons non seulement perdu du terrain par rapport à nos principaux concurrents, mais nous avons accusé un réel recul. Pendant une brève période, cette année là, la production exprimée en hommes/heure a chuté à un rythme de 2,3 % par an. Si cette baisse se poursuivait, les Américains connaîtraient une diminution sévère de leur niveau de vie ; c’est en tout cas ce qu’avait annoncé la Commission économique mixte du Congrès. En 1980, la production horaire a continué à se détériorer en valeur absolue, quoique à un rythme moins alarmant. Il semble que la tendance se soit inversée dès 1981. En tout cas, nous ne produisions plus moins de marchandises par personne à la fin de l’année qu’au début, mais plutôt le contraire.