Enfin, bien sûr, nous avons les contrôles obligatoires, comme les plafonds légaux imposés aux prix ou aux salaires négociés. Ces contrôles doivent présenter deux caractéristiques pour être efficaces : 1 ils doivent être permanents, ou tout au moins en place pendant une certaine durée, de sorte qu’on sache à quoi s’en tenir ; et 2 ils doivent absolument être associés à de lourdes sanctions fiscales. Les contrôles à eux seuls ne sont que des sacs de sable destinés à endiguer une rivière. Les canaux et les vannes nécessaires pour maîtriser les flots doivent être établis par la fiscalité.
Si une guerre éclatait, on réussirait sans aucun doute à imposer ces contrôles obligatoires et ces sanctions fiscales avec de bons résultats ; cela a très bien réussi, par exemple, pendant la guerre de Corée. L’état de guerre suscite l’esprit de discipline nécessaire, et par ailleurs permet aux pouvoirs publics de prendre toutes les mesures que l’économie exige. Si les contrôles ont pour effet de rendre l’investissement insuffisant, par exemple, un gouvernement en temps de guerre peut construire ou subventionner installations et équipements.
En temps de paix, tout ceci est beaucoup plus difficile, voire impossible. A ce moment, l’atmosphère n’est pas à la discipline spontanée, mais à la mauvaise grâce ou à l’infraction pure et simple. En outre, les contrôles coûtent cher. Le système coréen a marché, mais il a nécessité la mise en place de 18 000 inspecteurs. Même avec les ordinateurs modernes, il nous faudrait aujourd’hui une armée comparable en nombre pour faire respecter les plafonds obligatoires de prix et de salaires. L’objection que l’on peut formuler à l’encontre des contrôles obligatoires se présente en deux volets. Il est certain qu’ils irritent le public : nous imaginons sans peine les réactions qui se manifesteraient dans la presse. Ils posent aussi une série infinie de questions difficiles, lorsqu’il faut décider de l’ajustement de tel ou tel prix ou rémunération en fonction de l’évolution de l’économie, de ses changements et de ses nouveaux défis. En revanche, les contrôles présentent un grand avantage. Plus efficacement que toute autre mesure, ils mettent un terme à la spirale inflationniste. Cet arrêt peut n’être que temporaire, mais cela donne le temps de formuler une politique fiscale anti inflation véritablement efficace, et de revenir en arrière sur des dispositions dangereuses d’indexation et de rattrapage du coût de la vie. En conséquence, si d’autres mesures échouent, et si l’inflation continue à faire peser ses menaces sur notre sens de la sécurité psychologique, nous pouvons encore user de ce dernier remède.
C’est pratiquement tout ce qu’un économiste peut dire. Le problème de base, c’est qu’il est impossible de freiner l’inflation sans abaisser les revenus de certains. Qui doivent être ces victimes ? Les pauvres ? Les riches ? Les militaires ? Les syndicats ? Certains économistes seront pleinement partisans d’aider les agriculteurs mais pas les ouvriers de l’industrie, et plaideront en faveur d’un programme apte à encourager un marché libre des céréales, mais pas des salaires. D’autres exigeront un contrôle des prix alimentaires, mais pas des rémunérations. Et ainsi de suite : on peut imaginer des économistes favorables aux entreprises, aux consommateurs, aux petites entreprises, aux ouvriers.
Lequel a raison ? Personne n’a raison. Il existe de nombreuses manières de juguler l’inflation. Chacune fait payer certains et profite à d’autres. Les coûts et les bénéfices qui séduisent l’un n’intéressent pas tel autre. Ainsi, la solution au problème de l’inflation ne consiste pas à trouver une formule magique. Il s’agit de formuler un programme politique qui soit jugé honnête et équitable par le pays dans son ensemble et qui impose suffisamment de contraintes à suffisamment d’éléments critiques pour que le fléau se ralentisse et retrouve un rythme acceptable et gérable.
Il doit être clair, d’après ce que nous avons dit, que la mise au point rapide d’un programme de ce type n’est guère probable. La tâche politique est trop difficile. Le pays n’est pas prêt à imposer brutalement une solution à certains groupes par exemple, les petites entreprises et les travailleurs non syndiqués, ou les grandes entreprises et les travailleurs syndiqués ni à se mettre d’accord sur une limitation générale des revenus qui coûterait moins cher, pour ce qui concerne nos positions respectives dans l’économie, mais qui aurait une couleur très bureaucratique et « socialiste ». Si l’on est réaliste, on se rend compte que mieux vaut s’accommoder de l’inflation, avec ses hauts et ses bas, pendant encore longtemps.