Resserrement du crédit
Le resserrement du crédit est probablement l’arme anti inflation la plus largement utilisée aujourd’hui par les économies capitalistes du monde entier. Toutefois, ce resserrement ne se traduit pas par un gel absolu de la masse monétaire. Il s’agit de restreindre la liberté qu’ont les banques de consentir des prêts supplémentaires, de sorte que les particuliers ou les entreprises aient plus de mal à trouver un prêt, et à des conditions beaucoup plus onéreuses.
Le resserrement du crédit ralentit certainement le rythme des achats et de la production économique. Dans une moindre mesure, il ralentit aussi l’inflation, même si rien ne contraint les prix à baisser dès lors que l’on produit ou que l’on achète moins. L’argent rare a pour résultat essentiel d’intensifier la concurrence dans une situation de stagnation des affaires, ce qui peut faire baisser les prix ou arrêter la hausse des prix ; l’affaire des tarifs aériens en est peut être un exemple.
Les difficultés qui accompagnent le resserrement du crédit ont déjà été évoquées. D’abord, son impact est très inégal ; il porte de graves coups, parfois même des coups mortels, à de petites entreprises, et laisse indemnes les grandes sociétés, avec leurs puissantes sources de crédit. Ensuite, il s’agit de maintenir une politique monétaire stable face aux considérables contre pressions que suscite le resserrement du crédit. Les petits industriels, les syndicats et les particuliers ne subissent pas en silence la hausse des taux d’intérêt et la fermeture des possibilités de crédit. Ils font entendre leur mécontentement à leurs représentants politiques, et ceux ci transmettent le message à Washington, en des termes très précis.
Ainsi, par le passé, les politiques de resserrement du crédit ont entraîné des à coups dans leur sillage. Premièrement, on proteste contre l’inflation. Un encadrement du crédit est mis en place. L’inflation se calme, peut être. Les entreprises et les particuliers commencent à se plaindre. Les protestations montent. La colère gronde. Les contraintes qui limitent le crédit se desserrent. Les protestations s’apaisent. Mais bientôt les prix recommencent à monter, et le cycle reprend.
Une grande récession
Plus on a tenté des politiques faibles d’arrêts temporaires ou de restrictions budgétaires, sans parvenir à ralentir assez vite le taux d’inflation, plus on a entendu dire que ce dont le pays aurait besoin c’était d’une bonne politique de resserrement strict du crédit, au risque d’amener une récession. On entend même suggérer d’imposer des mesures monétaires absolument strictes aucun accroissement du crédit. Si l’on réussissait véritablement à arrêter tout accroissement de la masse monétaire, l’économie ne tarderait pas à se mettre en vrille, et l’inflation s’arrêterait sans doute brutalement.
Les problèmes qui accompagneraient cette solution mécanique doivent être évidents. Le coût humain serait extrêmement élevé, probablement même inacceptable. Nous pouvons tirer les leçons de l’expérience de l’Allemagne fédérale et de la Suisse. Ces deux pays ont imposé des contraintes monétaires très strictes pour arrêter leur économie. En d’autres termes, ces pays ont délibérément créé des récessions. En 1978, par exemple, l’emploi industriel en Allemagne fédérale était de 12 % inférieur à ce qu’il était en 1972 ! En Suisse, il était de 10 % inférieur. En conséquence, ces deux nations ont eu à la fin des années 70 les taux d’inflation qui étaient probablement les plus bas du monde.
Pourquoi ne pas suivre leur exemple ? Mais attention, le chômage en Suisse et en Allemagne fédérale était presque entièrement supporté par les travailleurs étrangers, c’est à dire les travailleurs immigrés qui ont été purement et simplement renvoyés chez eux, en Yougoslavie, en Italie, en Espagne et en Turquie. Ramenée à une économie comme la nôtre, la Suisse à elle seule aurait renvoyé dans leurs foyers dix millions de travailleurs. Où enverrions nous dix millions d’Américains ? En fait, des réductions comparables à celles qui ont été pratiquées en Suisse créeraient aux Etats Unis un chômage de l’ordre de 30%.
Indépendamment de la véritable mutilation sociale qu’une telle politique infligerait, le chômage est un moyen très injuste de combattre l’inflation. Supposons que l’on ait un taux de chômage de 8 % ; cela ne signifie pas que chaque travailleur est privé d’emploi pendant 8 % de l’année, mais que quelques travailleurs sont sans emploi pendant de longues périodes. Plus de 50 % du nombre total de semaines de chômage concernent généralement des individus qui sont sans emploi depuis plus de six mois. Près de la moitié de ceux qui sont au chômage depuis longtemps finissent, non pas par trouver un emploi, mais par se retirer de la population active.
Ainsi, si l’on décide de lutter contre l’inflation par le chômage, il faut reconnaître que l’honneur d’être désigné comme combattant de l’inflation est une récompense attribuée de façon plutôt sélective. Pour l’essentiel, il ne va pas à ceux dont le recrutement dans la brigade des chômeurs permettrait le plus efficacement de faire baisser les taux de rémunération, à savoir les hommes, blancs, dans la force de l’âge. On constate plutôt que les combattants de l’inflation sont surtout des jeunes, entre seize et vingt quatre ans, des femmes, des Noirs, et des hispanophones. Ces groupes présentent deux caractéristiques communes : ils sont généralement peu qualifiés et n’ont pas de véritable représentation politique. Leur impact sur la tendance des taux de rémunération nationaux est donc faible. On voit que non seulement la brigade des chômeurs est choisie de façon injuste, mais qu’en outre sa composition la rend inefficace. C’est pourquoi les taux de chômage risquent d’augmenter, sans pour autant que les taux d’inflation diminuent proportionnellement.