L’accroissement du pouvoir privé est un second aspect du grand changement qui a secoué le capitalisme au siècle dernier. On le voit dans les grandes entreprises -les icebergs -qui dominent le monde des affaires et l’emploi et dont l’émergence contribue à notre propension à l’inflation.
Il y a une différence frappante entre aujourd’hui et hier c’est que par le passé, les accès d’inflation étaient régulièrement suivis de longues périodes de déflation. C’est ainsi que les prix se sont orientés à la baisse de façon irrégulière pendant pratiquement toute la seconde moitié du XIXe siècle. Pourquoi ? Tout d’abord, l’économie était beaucoup plus largement agricole qu’aujourd’hui, et les cours des denrées ont toujours été plus irréguliers, notamment à la baisse, que les prix des produits manufacturés. C’est pourquoi une économie industrielle, du fait même qu’elle est dominée par des entreprises industrielles, se prête beaucoup moins à des baisses de prix qu’une économie agricole. Ensuite, le caractère du secteur industriel a également changé. Au début du siècle, il n’était pas rare que de grandes sociétés annoncent des réductions générales de salaires lorsque les temps étaient difficiles. En outre, les prix baissaient du fait du progrès technologique, et aussi des guerres de prix acharnées que se livraient constamment les industriels concurrents.
Tout ceci fait partie d’une page de l’histoire économique qui est maintenant tournée. L’agriculture ne représente en effet qu’une faible partie du PNB. La technologie continue de faire baisser les coûts, parfois de façon considérable il suffit de voir ce qui s’est passé au cours des dix dernières années mais cette baisse des coûts industriels a été compensée par l’évolution des prix et des salaires depuis la Seconde Guerre mondiale. En effet, ceux ci ont augmenté, mais n’ont pratiquement jamais baissé, dans la mesure bien sûr où l’on exclut les révolutions technologiques ou les débâcles commerciales comme l’effondrement de l’industrie automobile américaine. La concentration du pouvoir des entreprises et des syndicats, associée au refus général de la concurrence à couteaux tirés, a joué dans le sens d’une hausse permanente des salaires et des prix. Il faut qu’une grande entreprise soit au bord de la faillite pour consentir à réduire les salaires. Et c’est ainsi que les salaires caracolent toujours plus haut, avec 10 % par dessus le marché. Ces tendances viennent renforcer notre dérive inflationniste.
Il existe d’autres changements institutionnels qui ont contribué à rendre notre système d’aujourd’hui plus sujet à l’inflation qu’il y a cent, ou même cinquante ans. Notre économie est orientée vers les services, et la productivité augmente moins rapidement dans les services que dans l’industrie. Nous sommes plus aisés, et en conséquence, nous acceptons moins de subir avec soumission la hiérarchie sociale traditionnelle : le « simple » agent de police, éboueur ou garçon d’ascenseur ne se sent plus si petit et donne des instructions à ses représentants syndicaux en conséquence. Ces attitudes plus affirmées contribuent aussi à faire basculer le système vers l’inflation.
Tous ces changements nous permettent de comprendre pourquoi nous vivons dans un monde qui, par opposition à celui qu’ont connu nos pères, est devenu plus enclin à l’inflation. Nous « attrapons » l’inflation, comme le capitalisme de la fin du XIXe et du début du siècles attrapait la déflation.
La tendance à l’inflation est une chose, son apparition en est une autre. Notre expérience inflationniste puise ses origines dans des événements spécifiques qui ont lancé le processus, de la même manière que les dépressions du temps jadis. Dans notre cas, l’inflation a probablement reçu sa poussée initiale de la flambée de dépenses résultant de la guerre du Viêt nam. La manière dont les États Unis ont usé de leur pouvoir hégémonique pour contraindre d’autres nations à accepter des dollars au lieu de l’or, en suscitant un développement inflationniste du crédit à l’étranger qui, en fin de compte, s’est répercuté sur nos propres prix, a été un puissant stimulant de l’inflation dans d’autres pays. Puis, ce fut le fameux choc pétrolier de 1973, lorsque l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) fit passer le prix du pétrole de trois dollars à onze dollars le baril, et celui de 1979 lorsque le prix du pétrole bondit de treize dollars à vingt huit dollars à la suite de la révolution iranienne.
Nous avons déjà parlé de la différence entre les effets inflationnistes de ce choc pétrolier et les effets dépressifs qui auraient accompagné un « choc charbonnier » imaginaire en 1873. Il faut maintenant que nous tenions compte d’une nouveauté très importante, qui a rendu si contagieuses les hausses de prix après le choc pétrolier : c’est la présence de ces mécanismes d’indexation. L’indexation modifie le mode de fonctionnement d’une économie. Le renchérissement des prix ne joue plus un rôle de dissuasion à l’achat, comme il l’aurait fait en 1873. Avec l’indexation, le revenu supplémentaire nécessaire pour couvrir la hausse des prix est automatiquement assuré par l’ajustement au coût de la vie, ou par des prestations sociales et d’autres versements indexés. Lorsque les prix montent brusquement, à la suite du choc pétrolier, d’un choc salarial ou de toute autre hausse des coûts, l’économie se met provisoirement à trembler, les ventes se ralentissent et l’emploi diminue. Mais la hausse du prix du pétrole, des salaires ou d’autres coûts se répercute alors sur l’indice du coût de la vie qui lui aussi augmente, en même temps que les prestations sociales ou les ajustements de salaires versés dans le cadre de contrats indexés. Tout ceci a pour effet de court circuiter la récession ; en revanche, cela favorise l’inflation.
Cette courroie de transmission de l’inflation due aux transformations des institutions s’accompagne d’un changement encore plus dangereux des mentalités. Autrefois, le point de vue qui prévalait au sujet de la vie économique se résumait dans cet adage : « Tout ce qui monte doit descendre », de sorte que les flambées et hausses de prix incitaient généralement (mais pas toujours) à une prudence salutaire. Aujourd’hui, l’état d’esprit a changé. Lorsqu’on apprend que le prix d’une marchandise augmente, la première réaction est de penser que cela va probablement continuer, peut être même plus vite, et qu’on a tout intérêt à en stocker tant que ce n’est pas encore trop cher. Ainsi, l’attente même d’une hausse des prix se transforme en un mécanisme porteur d’inflation, tout comme pendant les années 30, où les heures difficiles se sont prolongées parce que les entreprises s’attendaient à ce qu’elles se prolongent. Les attentes se comblent d’elles mêmes et s’auto génèrent. Dans le processus de l’inflation, l’idée largement répandue, et d’ailleurs incontestée, selon laquelle « l’année prochaine, tout sera 10 % plus cher » incite à acheter maintenant et à payer plus tard, ce qui garantit qu’en fait, l’année prochaine, tout coûtera 10 % plus cher.
Tout ceci nous permet de voir qu’un grand nombre des explications apportées à l’inflation jouent un rôle dans le maintien du mauvais fonctionnement chronique de notre économie. Les pouvoirs publics sont bien sûr responsables de l’inflation, dans la mesure où ils ont tendu des filets sous l’économie, indexé les paiements essentiels et renforcé la sécurité à tel point que nos attentes et nos attitudes sont beaucoup plus agressives qu’autrefois. La concentration du pouvoir des syndicats et des entreprises est aussi un facteur d’inflation, par le biais de l’escalade des salaires et des prix, et l’on retrouve un peu partout la trace de l’intervention des autres responsables.
Si nous voyons aujourd’hui les choses différemment, c’est que ces explications variées peuvent maintenant s’inscrire dans un cadre de compréhension global cohérent. L’inflation, notre type d’inflation chronique accompagné d’un moindre courant inverse de récession, apparaît parce que le capitalisme use de sa vaste énergie nerveuse et dynamique dans un environnement social différent. En effet, le capitalisme est devenu un capitalisme aidé par le gouvernement, un capitalisme de blocs de puissance, un capitalisme dont le public attend beaucoup. Ces caractéristiques structurelles ne vont pas changer. Malgré les efforts de l’équipe Reagan, le gouvernement ne peut se dégager de notre structure économique, car il n’y est pas inséré comme un grand corps étranger, mais il est comme tissé et intégré dans le tissu de la société à tous les niveaux. On peut exactement en dire autant des grands syndicats et des grandes entreprises, qu’il serait impossible d’arracher à notre milieu sans déchirer le tissu social, avec les conséquences terribles que cela pourrait entraîner. Inutile de dire que dans ses attentes le public ne va pas baisser de ton, qu’il n’y aura pas de retour d’une philosophie d’assistés à un « individualisme forcené ». Dans l’ensemble, le capitalisme restera l’entité complexe et massive que nous connaissons, dépendant dans une large mesure de l’intervention, de l’appui, de la réglementation et de l’ingérence de l’État (ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que certains programmes ne puissent être élagués, voire annulés). En conséquence, le capitalisme continuera de réagir à des chocs extérieurs comme ceux induits par l’OPEP, ou à des événements internes comme la négociation de salaires élevés, d’une manière qui pousse les prix à la hausse plutôt que la production à la baisse. La tendance à l’inflation est la manière dont réagissent les mécanismes capitalistes modernes à leurs propres contraintes et tensions, tout comme la dépression était le mode de réaction d’autrefois.