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 Les racines de l’inflation

Existe t il une manière d’unifier ce qu’on comprend de l’inflation ? Nous en sommes convaincus, si nous partons d’un fait élémentaire mais souvent négligé de la vie économique. En effet, les économies capitalistes sont toujours en état de tension nerveuse, de mouvement présent ou potentiel, de déséquilibre manifeste ou latent. Les guerres, les changements de régime politique, les changements de ressources, les technologies nouvelles, les changements de goût des consommateurs perturbent constamment la marche des affaires. Demandez à un homme d’affaires s’il navigue en eau calme ou en eau agitée.

Il peut paraître accessoire de commencer par mettre l’accent sur cette vulnérabilité profondément ancrée, caractéristique des systèmes capitalistes. Cependant, une fois que l’on place ce fait au centre du problème, une question vient immédiatement à l’esprit : comment se fait il que cette vulnérabilité aboutisse à l’inflation, et non pas à la dépression ou à tout autre défaut de fonctionnement ? Car, quand on y pense, ce n’est pas l’inflation mais d’autres types de dérèglements qui ont perturbé le capitalisme par le passé le marasme de 1893, avec six années de chômage frappant 12 à 18 % de la population active, ou la grande crise de 1930. Qu’on se rappelle aussi l’émergence des nouveaux trusts industriels géants à la fin du XIXe siècle, apparaissant comme des icebergs au milieu de l’océan des petites entreprises de l’époque.

Vue sous cet angle, l’inflation semble être la réponse du système capitaliste aux chocs et perturbations qui ont secoué l’environnement institutionnel de la fin du siècle. Prenons par exemple l’élan donné à l’inflation par la hausse du prix du pétrole en 1973. Supposons maintenant qu’un choc exactement comparable ait été administré un siècle plus tôt, par exemple par les sociétés d’exploitation du charbon de Pennsylvanie, qui se seraient liguées en un cartel du charbon et auraient brusquement annoncé une multiplication par quatre du prix du charbon. Un cartel charbonnier de ce type aurait il déclenché l’inflation ? La question est grotesque. Cela aurait provoqué une dépression massive. Les mines de charbon auraient fermé, les aciéries auraient arrêté leurs fourneaux, et les wagons seraient restés vides. Ce scénario imaginaire mais irréfutable amène à se poser la bonne question : Que s’est il passé entre 1873 et 1973 pour que le même choc une brusque hausse des prix de l’énergie ait provoqué la dépression dans un cas et l’inflation dans l’autre ?

Il n’est pas difficile de répondre à cette question. Des changements considérables ont eu lieu dans la structure sociale et économique du capitalisme, dans le monde entier. Le plus visible et le plus important de ces changements a été l’émergence de secteurs publics vastes et puissants. Dans tous les capitalismes occidentaux, ces secteurs publics sont responsables de 30 à 50 % du total des dépenses, parfois même plus. Ces dépenses publiques sont à l’origine d’une activité économique qui n’existait pas auparavant.

C’est suffisant en soi pour que l’on passe d’un monde sujet à la dépression à un monde enclin à l’inflation.

L’existence de ces dépenses publiques n’empêche pas l’arrivée de toutes les récessions, comme on le sait par expérience. La différence tient au fait qu’un système de marché qui s’articule autour d’une masse de dépenses publiques ne passe pas facilement d’une récession à une dépression encore plus profonde. En effet, la spirale descendante de la production et de l’emploi est limitée par l’apport des dépenses de l’État, telles que la sécurité sociale, l’assurance chômage, et ainsi de suite.

Les dépressions cumulatives et sans limites se sont transformées en récessions limitées mais persistantes.

En outre, l’apparition du nouveau secteur public accroît considérablement la responsabilité politique des pouvoirs publics à l’égard de la performance globale de leur économie. C’est pourquoi les banques centrales ont tant de difficultés à mettre en oeuvre les politiques monétaires restrictives qui pourraient mettre un frein à l’inflation, si elles étaient appliquées sans compromis. Les banques centrales peuvent tirer, et tirent effectivement, les ficelles monétaires qui restreignent le crédit, mais il est très difficile de mener à bien des programmes sur une période prolongée, comme l’a montré la dure expérience du gouvernement Thatcher. Si l’on tire trop et trop longtemps sur la ficelle monétaire, une vague de protestations déferle sur les pouvoirs publics, émanant de petits patrons, de chômeurs, et de consommateurs mécontents. Ce sont les éléments d’un ensemble qui n’existait pas autrefois les représentants d’un public qui a maintenant l’impression, alors que ce n’était pas le cas dans les années 1890 ni même à la fin des années 1920, que les pouvoirs publics ont la responsabilité d’empêcher les récessions de se prolonger ou de s’accentuer. Il est très difficile de résister à cette pression, et lorsque la résistance est matée, comme dans le cas de Mme Thatcher, le prix politique risque d’être très élevé. En conséquence, tôt ou tard, les autorités monétaires ralentissent leur action dans cette croisade anti inflation. La ficelle monétaire est plus lâche, nous respirons de nouveau, et les prix reprennent leur tendance à la hausse.