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 Les menaces et les couts de l’inflation

Tout ceci ne veut certainement pas dire que nous nous soyons inquiétés pour rien. Indépendamment de l’illusion monétaire, il y a tout lieu de placer l’inflation au premier plan des problèmes économiques. Cela signifie toutefois que nous devons apprendre à distinguer entre les menaces que fait peser l’inflation et les coûts réels qu’elle impose.

La grande menace, c’est que l’inflation continue de galoper. En effet, un des aspects les plus préoccupants de l’inflation est sa tendance à l’accélération. De 1950 à 1965, par exemple, le taux moyen de l’inflation aux États Unis a été de 2 % par, an*. Au cours de la deuxième moitié des années 1960, ce taux a atteint 4 %, puis 6 % entre 1970 et 1975. De 1976 à 1980, l’inflation s’est d’abord légèrement ralentie puis est remontée à 9 %. Après 1980, elle n’a fait que croître et s’est poursuivie quelque temps à un taux supérieur à 10 %.

On retrouve dans le monde entier ce phénomène d’accélération de l’inflation. Dans les dix plus grandes nations industrielles, le niveau des prix a augmenté de 2,5 % par an au cours des années 1950, d’à peine 3,5 % par an au cours des années 1960 et de plus de 9 % au cours des années 1970.

Il existe des raisons fondamentales à l’accélération de l’inflation. Le taux d’inflation est toujours un aspect majeur pris en considération dans les négociations de salaires (et d’autres coûts). Supposons que l’année dernière, le taux d’inflation ait été de 7 %. Lorsque les responsables syndicaux arrivent à la table des négociations, ils commencent par exiger un réajustement de 7%, ne serait ce qu’au titre d’un rattrapage du coût de la vie. Ce à quoi ils ajoutent leurs véritables exigences. Admettons qu’ils revendiquent 7 % de plus. Cela porte le total de hausse des salaires à 14 %. Supposons que les employeurs accèdent à cette revendication, cela signifie que le taux national d’inflation sera à coup sûr supérieur aux 7 % de l’année dernière, disons 10 %. L’année suivante, au début des négociations, les responsables syndicaux vont commencer par demander un rattrapage de 10 %, avant de faire valoir leurs véritables revendications. On voit comment ce processus contribue à stimuler l’inflation.

La menace d’accélération de l’inflation est tout à fait réelle. Nous redoutons tous l’éventualité d’une inflation galopante qui mènerait à une catastrophe sociale et économique totale, comme à l’époque dramatique des États confédérés après la guerre de Sécession ou celle qu’a connue l’Allemagne après la Première Guerre mondiale. Le fait est que l’histoire démontre que ces hyperinflations ont été exclusivement entraînées dans le sillage de désastres militaires ou sociaux. Cela n’empêche que le spectre est toujours présent. L’inflation suscite beaucoup d’inquiétude, ce qui est déjà une très bonne raison de la redouter.
Avec un emballement du niveau des prix, le revers de la médaille est l’érosion de la valeur des actifs financiers. L’inflation rogne la valeur des comptes d’épargne, des polices d’assurance et des autres immobilisations, ce qui rend d’autant plus menaçant le risque de voir l’inflation déferler sur la classe moyenne, comme ce fut le cas en Allemagne, avec toutes les perturbations sociales et politiques susceptibles d’en résulter.

A ce jour, rien de comparable ne s’est passé aux États Unis. Pour la plupart, les familles se sont arrangées pour ne pas laisser l’inflation ronger leur patrimoine, en étendant leur contrat d’assurance lorsque la valeur de leurs anciennes polices diminuait, en alimentant leur compte d’épargne puis en investissant dans des fonds communs de placement monétaire, porteurs d’intérêts élevés. De même, en période d’inflation, il est plus difficile d’investir de façon rationnelle. Beaucoup de familles succombent à la folie des collections, depuis les pièces d’or jusqu’aux objets d’art, en passant par les bibelots anciens et l’immobilier. Ces investissements se révèlent parfois excellents, et parfois moins bons. Le terrain que vous avez acheté peut être mal situé, le tableau peut être peint par un artiste qui tombera dans l’oubli. En outre, la valeur de l’or, ce métal magique, est toujours problématique. Si vous avez acheté de l’or à 100 dollars l’once en 1973 et si vous l’avez revendu, au début de 1980, 800 dollars l’once, vous pouvez bien sûr vous féliciter de l’opération. Mais lorsque vous avez vendu à 800 dollars, il a bien fallu que quelqu’un achète à ce prix là. Quel qu’il soit, au moment de la transaction, il avait déjà perdu près de la moitié de son investissement.

Une autre source de préoccupation est la conséquence de l’inflation sur les emprunts. En période d’inflation, il est toujours avantageux d’emprunter, si l’on trouve de l’argent suffisamment bon marché. Tout le monde cherche donc à emprunter, et c’est pour cette raison, précisément, que les banques ne prêtent qu’à des taux très élevés.

Ce phénomène aboutit à deux résultats. Premièrement, les taux d’intérêt grimpent sans cesse dans la lutte pour l’argent, ce qui est un obstacle très sérieux à toutes sortes de dépenses d’investissement, notamment à la construction. Entre 1978 et 1980, alors que le taux de base (taux auquel les banques prêtent à leurs meilleurs clients) a doublé, le nombre des nouveaux programmes de construction a chuté de moitié.

Deuxièmement, l’économie devient malade de l’endettement. Les consommateurs contractent des dettes très importantes, qu’ils ont du mal à assumer. Les bilans des entreprises s’alourdissent aussi avec une dette coûteuse. Tout ceci réduit la souplesse des marchés du crédit de la nation. Il y a alors le risque de voir une grave insolvabilité par exemple une faillite comme celle qui a failli arriver à la ville de New York ou à Chrysler perturber dangereusement le monde bancaire. Il est certain que l’inflation accroît le risque d’instabilité financière à l’échelle nationale.

Toutes ces préoccupations -envolée des prix, érosion des actifs, crises financières sont des menaces omniprésentes dans une inflation chronique. Elles expliquent le malaise général auquel l’inflation donne lieu, le sentiment diffus mais inquiétant d’être victime d’une situation que l’on ne maîtrise pas.

Néanmoins, ce ne sont pas les véritables coûts que l’inflation impose. Quels sont donc ces coûts ? Nous savons que ce ne sont pas ce que nous croyons couramment, c’est à dire une baisse de notre niveau de vie. Dans la mesure où cette baisse existe bel et bien, la cause est due à un fléchissement de la productivité et à une récession redoutable, qui font l’objet des chapitres suivants. Quoi qu’il en soit, le coût réel de l’inflation est lié à la récession. C’est le chômage que l’inflation nous impose.

Or, ce chômage résulte en grande partie des efforts que nous fournissons pour remédier à l’inflation ! Par exemple, les politiques monétaires strictes que nous poursuivons dans l’espoir de juguler l’inflation créent directement du chômage dans les industries qui ont besoin d’emprunter des capitaux pour financer le coût de leur main d’oeuvre ; l’industrie du bâtiment en est la première victime. Ce qui est encore plus important, c’est que l’inflation nous empêche d’entreprendre des politiques susceptibles de créer des emplois, parce que nous redoutons que ces politiques ne contribuent à mettre de l’huile sur le feu de l’inflation.

Ce dernier effet paralysant de l’inflation exige quelques mots d’explication. Comme nous l’avons vu, les coûts réels de l’inflation sont fortement amplifiés, chez la plupart d’entre nous, par l’illusion monétaire. L’inquiétude mise à part, l’inflation n’a pas entraîné d’effets particulièrement désagréables pour la plupart du public. En revanche, les coûts de la récession ne sont pas illusoires. La perte d’emploi et de revenus est très réelle pour ceux qui la subissent. Sur le plan politique, ces coûts ne sont ni amplifiés ni réduits du fait qu’ils ne sont encourus que par une faible fraction de la population. C’est pourquoi, partout, la nécessité de juguler l’inflation est considérée comme présentant un bien plus grand caractère d’urgence que la nécessité de remédier au chômage. En conséquence, le chômage, avec toutes ses répercussions sociales destructrices, reste un problème relativement peu traité alors que les pouvoirs publics s’efforcent de contenir l’inflation. Cette paralysie de toute politique sociale constructive est un des grands défis de notre ère inflationniste.