Les effets de l’inflation
L’inflation a donc pour effet de fausser notre capacité à mesurer avec précision notre bien être réel. C’est très important lorsqu’on en vient à comparer les effets de l’inflation et de la récession. En cas de récession, les revenus de certains doivent diminuer souvent, nombreux sont ceux qui subissent cet effet. En outre, il n’y a aucun gain social en contre partie de leur perte. Le pouvoir d’achat qu’un chômeur n’a pas dans sa poche ne réapparaît pas dans la poche de quelqu’un d’autre.
Avec l’inflation, c’est différent. Dans ce cas, la baisse de pouvoir d’achat d’individus ou de catégories d’individus malchanceux se traduit toujours par une augmentation du pouvoir d’achat d’autres personnes ou d’autres groupes. Cela est dû au fait que toute hausse de prix vient augmenter les revenus de quelqu’un. Les gagnants sont peut être les membres d’un groupe occupant une position stratégique, qui voient leurs salaires augmenter en conséquence directe de la hausse des prix. C’est peut être un groupe d’hommes d’affaires pour lesquels toute hausse de prix se traduit par une augmentation des profits. Le fait est que toute hausse des prix est inévitablement créatrice de hausse de revenus pour quelqu’un. L’inflation est peut être en train de nous tuer, mais il y a toujours des gens qui achètent leurs chaussures chez Gucci et des Rolls à 100 000 dollars.
Cela signifie qu’une analyse de l’inflation fait toujours apparaître des gagnants et des perdants. Prenons, par exemple, la période de 1970 à 1980 au cours de laquelle notre produit national brut réel a augmenté de près de 300 milliards de dollars, en dollars de 1972. Quelqu’un a bien été le bénéficiaire de cette hausse de revenus. Etait ce les riches ? Les compagnies pétrolières ? Les syndicats ? La réponse est : nous tous. On s’en rend très bien compte si l’on regarde la répartition des revenus. Si une catégorie sociale la classe aisée ou la classe ouvrière y avait gagné de façon disproportionnée, cela apparaîtrait sous forme d’un décalage dans la distribution des revenus. Or, il suffit de regarder le tableau ci dessous pour se rendre compte qu’il n’y a pratiquement pas eu de décalage.
Évidemment, tout le monde n’est pas resté exactement à la même place sur l’escalier mécanique national, mais les changements de position ne sont pas ceux que l’on pouvait attendre en période d’inflation. La croyance traditionnelle veut toujours qu’en période d’inflation les grands perdants soient « la veuve et l’orphelin » qui vivent de revenus fixes. Ce serait vrai, si leurs revenus fixes n’étaient pas faits en majeure partie de prestations sociales, et si le Congrès ne les avait pas régulièrement fait grimper pour rattraper l’indice du coût de la vie, voire le dépasser, puis n’avait lié leur progression à cet indice.
En conséquence, le couple moyen de personnes âgées- qui dans la vie courante a remplacé la veuve et l’orphelin- a vu son pouvoir d’achat réel s’améliorer légèrement par rapport à la famille américaine moyenne.
Il est encore plus surprenant de constater que parmi les grands perdants de ces dix dernières années se trouvent les actionnaires, qui pour la plupart se situent dans la catégorie supérieure des revenus. De même que la sagesse traditionnelle permettait de penser que les retraités souffriraient directement de l’inflation, nous pensions que les actionnaires tireraient leur épingle du jeu puisque les actions constituent une sorte de rempart contre l’inflation. Or, ça ne s’est pas passé comme ça. Depuis une dizaine d’années, alors que le coût de la vie a pratiquement doublé, le cours des actions est resté à peu près inchangé. Cela signifie que le pouvoir d’achat d’un portefeuille d’actions courantes a vu sa valeur diminuer de moitié, ce qui est presque aussi catastrophique que ce que nous avons connu au cours de la grande crise.
Pourquoi les actions n’ont elles pas résisté ? Il semble qu’il y ait deux raisons à cela. Premièrement, les taux d’intérêt ont augmenté considérablement du fait de l’inflation, et de nombreux investisseurs ont préféré investir dans des obligations ou des fonds communs de placement monétaire plutôt que dans des actions. Deuxièmement, les investisseurs sont inquiets pour l’avenir, précisément à cause de l’inflation. A tort ou à raison, beaucoup pensent qu’un lingot d’or est plus susceptible de prendre de la valeur qu’une action d’IBM.
On a beaucoup parlé de l’impact de l’inflation sur les familles de la classe ouvrière. Il est très difficile à évaluer exactement. Beaucoup d familles de la classe laborieuse ont été très gravement touchées par la récession, ou par des catastrophes comme l’effondrement de Chrysler en 1980, mais ce n’est pas un effet direct de l’inflation. L’idée que l’inflation a été particulièrement marquée dans certaines catégories de biens qui pèsent très largement sur les budgets de la classe ouvrière alimentation, énergie, soins médicaux, logement -semble se situer davantage dans les limites du problème, mais l’inconvénient est que l’on ne sait pas avec certitude dans quelle mesure les coûts ont véritablement augmenté dans ces catégories. La rubrique <’alimentation », par exemple, fait apparaître une forte hausse, mais les prix des restaurants ont accusé une hausse beaucoup plus sensible que les prix des produits d’épicerie. Le coût du logement augmente parce que les taux d’intérêt s’envolent. Mais la plupart des familles de la classe ouvrière ne prennent pas tous leurs repas au restaurant, et pour beaucoup elles ne contractent pas de nouveaux emprunts. Joseph Minarik de la Brooking Institution pense que le coût des biens de première nécessité, normalement corrigé en fonction de ces informations, a peut être augmenté moins que le coût de la vie dans son ensemble. La leçon à en tirer est que les statistiques économiques sont ambiguës et doivent être traitées avec prudence. Il n’est pas du tout certain que dans l’ensemble l’inflation ait touché les familles de la classe ouvrière d’une façon très différente des familles de la classe moyenne.
Deux conclusions découlent de ces constatations parfois surprenantes : premièrement, il faut apprendre à écouter avec prudence tel ou tel groupe qui se prétend particulièrement victime de l’inflation ; deuxièmement, il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas eu baisse générale du niveau de vie pour la nation dans son ensemble, même si tout le monde a l’impression d’être frustré et refait.