L’illusion monétaire
Pourquoi donc avons nous tous l’impression que notre niveau de vie a été gravement entamé par l’inflation ? Les économistes accusent ce qu’ils appellent l’illusion monétaire. Il semble, en effet, que l’on ait tendance à évaluer le bien être économique d’après les sommes que l’on gagne, et non d’après une estimation de leur pouvoir d’achat. Ainsi, quand la somme contenue dans notre enveloppe de paye augmente, nous pensons que nous devenons plus riches qu’en fait nous ne le sommes. Reprenons l’exemple des années 1969 1979, avant la chute de la courbe. A cette époque là, la somme contenue dans une enveloppe de paye moyenne est passée d’environ 125 dollars à près de 225 dollars. Or, l’augmentation du pouvoir d’achat de chacun de ces dollars a été bien inférieure à l’augmentation de leur nombre. Le chèque de 1979 ne correspondait qu’à 28 % de plus que le chèque de 1973. Nous avons eu l’illusion d’avoir des revenus pratiquement doublés, alors qu’en fait, en termes réels, l’augmentation était d’a peine plus d’un quart.
Cet écart entre l’impression d’une forte hausse des revenus et la modeste augmentation réelle se traduit par une amère désillusion pire encore, par un sentiment de véritable perte de pouvoir d’achat. Supposons que quelqu’un ait accepté de vous faire cadeau de 100 dollars ; lorsque vous ouvrez l’enveloppe, vous n’y trouvez que 25 dollars, et non les 100 billets attendus. En fait, vous êtes plus riche qu’auparavant de 25 dollars, mais vous vous sentez frustré des 75 dollars de plus que vous aviez prévus. C’est un peu ce qui se passe en pratique. Personne ne compte, ni même ne remarque, la hausse modeste mais régulière du pouvoir d’achat, d’année en année, parce que nous sommes tous obsédés par la déception de ne pas pouvoir dépenser nos revenus très gonflés pour acheter le fantastique accroissement de bien être à laquelle notre illusion monétaire nous fait croire.
Le fait que l’inflation transforme les problèmes personnels en problèmes sociaux est une autre raison qui explique le sentiment universel d’être escroqué par l’inflation. Dans une économie de marché, il y a toujours des gagnants et des perdants, et ce phénomène est normalement considéré comme faisant partie du jeu économique, c’est à dire de la vie. Cependant, en période d’inflation, tout le monde a des revenus supérieurs en argent. Les perdants du jeu économique sont ceux dont les revenus augmentent moins rapidement que le taux d’inflation. Dans un monde sans inflation, les perdants imputent leurs faibles revenus à la malchance, à une erreur de jugement ou à d’autres causes. Avec l’inflation, lorsqu’ils se trouvent à court d’argent malgré des revenus plus élevés, ils s’en prennent au système. Ils accusent donc l’inflation d’être la cause d’une situation personnelle défavorable qui n’en est peut être pas du tout la conséquence. Les professeurs d’université rendent l’inflation responsable du r fléchissement de leurs revenus réels, alors que la véritable cause en est le trop grand nombre de titulaires d’un doctorat. Dans l’industrie, les ouvriers mettent en cause l’inflation alors que l’origine de leurs maux est l’augmentation de l’emploi des femmes et du travail à temps partiel qui a contribué à réduire les temps de travail, diminuant ainsi leur salaire hebdomadaire bien que les taux horaires aient augmenté.