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 Le monétarisme

La liste des problèmes que le Fed doit résoudre ne s’arrête pas là, mais ce que nous venons d’en dire suffit à indiquer combien la gestion monétaire est un art délicat. C’est en raison de ces difficultés, et des résultats inattendus que toute politique peut avoir, que l’on porte depuis quelques années tant d’attention au monétarisme, proposition d’un nouveau type de gestion monétaire émanant d’un économiste conservateur éminent, Milton Friedman, prix Nobel. Son projet est la simplicité même. Il estime que rien dans le système n’a autant d’importance que la quantité de monnaie. En conséquence, il juge aussi que la régulation de la masse monétaire ne doit pas être abandonnée au jugement des autorités de l’institut central d’émission. Malgré toute leur bonne volonté, dit il, ces personnages ne parviendront jamais à adapter exactement la masse monétaire aux nécessités du moment. La raison en est, en partie, qu’ils ne peuvent pas plus que quiconque connaître l’état réel de l’économie à un instant donné il faut des semaines ou des mois pour rassembler les éléments et les interpréter. Une autre raison est que tout responsable finit par être ancré dans ses décisions antérieures et qu’il lui faut très longtemps pour changer d’avis. Mais c’est aussi que les données sont souvent ambiguës, et peuvent servir à justifier des orientations très différentes.

Le résultat, d’après Friedman, c’est que les autorités monétaires de tous les pays en arrivent trop souvent à aggraver les difficultés économiques en augmentant la masse monétaire alors qu’il faudrait la réduire, et vice versa. Le meilleur remède, appliqué au mauvais moment, aggrave la maladie au lieu de la guérir.

Le traitement qu’il préconise est hardi. Friedman affirme que la masse monétaire doit être augmentée d’un pourcentage fixe, sans modification, dépendant de la croissance à long terme de la production de la nation*. De cette façon, affirme t il, la masse monétaire s’adaptera au besoin d’augmentation des salaires, des stocks et des prêts, mais d’autre part la régularité de son augmentation permettra de maintenir l’économie dans la voie de la croissance. Si le pays se trouve embarqué dans un processus de récession, par exemple en raison de circonstances internationales, l’augmentation régulière de la masse monétaire viendra amplifier les réserves des banques, en les encourageant à augmenter leurs prêts et donc à nous faire sortir de la récession. Par contre, en cas de processus inflationniste brutal, ce même taux de croissance fixe et régulier des capacités de prêt des banque agira comme un frein automatique, en réduisant les possibilités bancaires de financement de la demande de la clientèle, accrue par l’inflation, et contribuera donc à alléger les pressions inflationnistes.

L’idée de Friedman n’est pas dépourvue d’attrait, mais elle comporte aussi des difficultés. L’une d’entre elles est d’ordre économique : il s’agit de savoir quel doit être le taux régulier ou normal de croissance économique. Le plan de Friedman est fondé sur la supposition que notre capacité de production de biens et de services suivra sa tendance historique, laquelle reflète essentiellement l’augmentation à long terme de notre productivité. Or, depuis quelques années, nous avons vu que l’augmentation de la productivité n’est pas aussi automatique qu’on le pensait autrefois. De plus, même si nous savions quelles sont les forces « naturelles » qui faisaient autrefois progresser l’économie à raison de 3 % par an, comment être sûr que ce taux de croissance sera le meilleur pour l’avenir ? Supposons que des contraintes dues à l’environnement nous imposent de ralentir, ou qu’un chômage obstiné nous indique la nécessité d’accélérer ? En d’autres termes, nous ne sommes pas sûrs qu’un taux de croissance régulier soit préférable à un taux qui s’adapte aux circonstances.

Le second problème est d’ordre plus politique qu’économique. En définitive, Friedman nous demande de cesser de jouer avec le système et de le laisser manifester son dynamisme naturel. Mais si ce dynamisme n’agit pas pendant quelques années ? Nous sera t il interdit de remettre les gaz, même si l’économie perd de l’altitude ? Si l’on appliquait le plan de Friedman, c’est exactement ainsi que les choses se passeraient, et il nous resterait à promettre aux passagers que l’aérodynamisme naturel du système saura nous garantir un vol plus sûr et plus agréable que la suppression des automatismes et la reprise en main par le pilote.

C’est là sans doute, à nos yeux, le principal défaut du plan de Friedman. Il reflète notre scepticisme à l’égard de la théorie de l’offre en économie. A tort ou à raison, la tendance générale depuis un siècle est au renforcement de l’interventionnisme, non seulement parce que beaucoup d’économistes sont persuadés que nous pouvons intervenir de manière efficace, en dépit des problèmes soulevés par Friedman et les autres monétaristes, mais aussi parce que des pressions politiques croissantes nous poussent à « faire quelque chose » pour remédier aux défauts de fonctionnement de l’économie. Assister en spectateur passif aux efforts que fait le système pour se défendre lui même est une attitude du passé. La philosophie d’Adam Smith a été évincée par celle de John Maynard Keynes. Nous ne savons peut être pas intervenir efficacement ; nous obtenons peut être des résultats différents de nos prévisions ; en somme, les mises en garde de Milton Friedman sont peut être pleinement justifiées. Mais il paraît irréaliste d’imaginer que nous puissions jamais retrouver une attitude purement passive à l’égard du système économique. « Ne rien faire>’ peut avoir l’apparence d’un choix politique valable, mais ce n’est qu’une apparence.