Le papier monnaie et l’or
Le chapitre suivant nous permettra de voir comment le Fed gère nos fonds. Mais avant de quitter cette étude sur la nature de l’argent, il est un dernier mystère à éclaircir d’où vient l’argent liquide (pièces et billets) et où va t il ? L’examen des billets de banque permet de constater qu’ils portent les termes « Federal Reserve Note » : il s’agit donc de papier monnaie émis par le Federal Reserve System. Nous savons à présent comment le public se procure ces billets en les tirant d’un compte en banque. Quand la banque constate que ses réserves d’argent liquide baissent, elle demande à la banque fédérale de son district de lui faire parvenir ce dont elle a besoin.
Et que fait la banque fédérale ? Elle extrait des liasses de billets, billets de 1 dollar, 5 dollars, 10 dollars, de ses coffres, où ces piles de morceaux de papiers imprimés n’ont pas la moindre signification monétaire ; elle impute le montant correspondant au débit de la banque qui lui a présenté la demande, et elle expédie les sommes par camions blindés. Tant que ces billets neufs restent en la possession de la banque qui les reçoit, ils ne représentent pas de la monnaie. Mais il parviendront bientôt entre les mains du public, et dès cet instant, ils deviendront de l’argent liquide. N’oublions pas, bien entendu, qu’en échange, les comptes courants des tireurs seront diminués des sommes équivalentes.
Ce processus de création de la monnaie peut il se poursuivre à l’infini ? Le Fed peut il imprimer autant de billets qu’il le souhaite ? Admettons que le Federal Reserve Board décide de commander à l’imprimerie du Trésor des billets pour un billion de dollars (1012). Que se passerait il quand ces billets parviendraient dans les banques fédérales ?
Ils resteraient dans les coffres à se couvrir de poussière. L’institut central d’émission n’aurait aucun moyen de « créer cette monnaie à moins que le public ne demande de l’argent liquide. Et le montant de cette demande est toujours limité par le montant global des comptes en banque.
Le spectre de la planche à billets, de son fonctionnement désordonné doit donc être considéré avec un certain scepticisme. Dans un pays tel que l’Allemagne préhistorienne, où la plupart des gens étaient payés en argent liquide et non par chèque, la mise en circulation des billets était beaucoup plus facile qu’elle ne le serait dans un système de monnaie scripturale comme le nôtre. Parmi toutes les voies conduisant à l’inflation, la création de monnaie n’est pas la plus périlleuse.
Ce processus de création de billets de banque ne connaît -il aucune limite ? A l’origine, le Congrès imposait au Fed de détenir des bons or d’une valeur égale à 25 % au moins de la masse monétaire en circulation (les bons or sont une catégorie spéciale de papier monnaie émise par le Trésor américain et couverte à 100 % par les réserves d’or de Fort Knox). La hausse du taux d’inflation et la baisse de la valeur internationale du dollar, décrites au chapitre 19, nous ont peu à peu conduits à une situation où nos réserves d’or ne suffisaient plus à assurer la couverture légale. Il y avait deux moyens d’en sortir : modifier les conditions de couverture et passer d’un taux de 25 % à 10 % par exemple ou, beaucoup plus simple, supprimer tout à fait cette exigence. C’est ce que le Congrès fit en 1967, de manière assez discrète.
La présence ou l’absence de cette garantie en or modifie t elle la situation ? Pour l’économiste, pas du tout. L’or est un métal doté d’une longue et riche histoire et d’un pouvoir presque hypnotique, on ne peut donc nier l’intérêt psychologique d’une monnaie appuyée sur un étalon or. Mais à moins d’être convertible à 100 %, toute monnaie exige de ses utilisateurs un acte de foi. Si cette foi disparaît, la monnaie perd toute valeur ; tant qu’elle n’est pas remise en question, la monnaie « vaut de l’or ».
En ce qui concerne la valeur d’une monnaie nationale, la présence ou l’absence de la couverture or est donc un problème purement psychologique, mais allons un peu plus loin. Si notre monnaie était convertible en or à 100 %, si nous n’utilisions en fait que des pièces d’or, le fonctionnement de notre économie en serait il amélioré ?
Le retour à l’étalon or a suscité récemment un certain intérêt sans qu’il soit évidemment question de revenir à l’usage de l’or métallique comme monnaie. Mais il suffit de quelques instants de réflexions pour comprendre que l’étalon or ramènerait un problème difficile, que notre système monétaire résout assez facilement : comment augmenter ou diminuer la masse monétaire en fonction des besoins de l’économie ? Le recours à l’or métallique comme monnaie nous obligerait à conserver des stocks gelés, inutilisés, ou nous placerait à la merci du succès des recherches minières, ou des courants du commerce international entraînant l’afflux et le reflux de l’or. Nous reviendrons sur ce point au chapitre 19. Incidemment, précisons que l’or métallique ne permettrait pas d’éviter l’inflation, comme bien des pays l’ont découvert quand les caprices du commerce international ou la découverte fortuite de nouvelles mines d’or ont provoqué l’augmentation de leurs réserves d’or selon un rythme plus rapide que leur production réelle Comment donc expliquer la ruée mondiale sur les achats d’or ruée qui a fait passer le prix du métal de 35 dollars l’once, prix officiel en 1971, à plus de 800 dollars en 1979, avant sa retombée à quelque 400 dollars ?
Une fois de plus, les économistes n’ont pas d’explication rationnelle à proposer pour ce phénomène. Il n’est rien dans l’or même qui renferme plus de valeur que l’argent, l’uranium, la terre ou le travail. En tant que source de valeurs utilisables, l’or se situe même assez bas dans l’échelle des besoins humains. La seule raison qui fait que tout le monde veut de l’or les riches et les pauvres, les gens cultivés comme les ignorants c’est que l’or a su depuis des siècles attirer et retenir notre intérêt, et qu’en période troublée il est naturel que ce symbole éternel de la richesse nous paraisse le meilleur moyen de préserver notre pouvoir d’achat dans l’avenir. A tort ou à raison, l’or est depuis bien longtemps considéré comme le plus sûr refuge pécuniaire. Sa valeur sera t elle éternelle ? Et à quel niveau ? Il est absolument impossible de trouver la réponse à ce genre de question.
La monnaie est une invention curieuse et très perfectionnée. Selon les époques, toutes sortes d’objets en ont été le symbole : dents de baleines, coquillages, plumes, écorce, fourrures, couvertures, beurre, tabac, cuir, cuivre, argent, or et (dans les pays les plus avancés) morceaux de papier décorés d’images, ou simplement chiffres sur une sortie d’imprimante. En fait, n’importe quoi peut servir de monnaie, sous réserve qu’il s’agisse d’un produit rare, pour des raisons naturelles ou artificielles, afin que l’être humain ne puisse en prendre possession que par des moyens bien définis. Mais tous ces symboles reposent sur une condition unique, la foi. Toute monnaie répond à son objet tant que nous lui accordons notre confiance. Elle cesse de fonctionner dès l’instant où nous perdons cette confiance. La monnaie, c’est aussi « les promesses dont l’homme vit ».