Qu’est ce que l’argent ?
Les économistes aiment assez se plaindre d’avoir constamment à lutter contre un malentendu très répandu et qui consiste à considérer les banques comme des entrepôts pleins d’argent. De quoi donc sont ils remplis ? C’est ce que nous allons voir tout au long de ce chapitre.
Mais d’abord, un mot d’avertissement. L’argent, la monnaie, est un sujet profondément troublant, mais aussi très complexe. Nous allons dans ce chapitre tenter d’éclaircir son côté troublant, sans aborder vraiment sa complexité. Nous avons ajouté, à l’intention du lecteur désireux de savoir comment les banques fonctionnent vraiment, une annexe qui, nous l’espérons, dissipe une fois pour toutes les mystères enveloppant l’argent. Pour ceux qui s’y intéressent de moins près ce chapitre devrait chasser, sinon les mystères, du moins les mythes qui entourent la monnaie, les banques et l’or, pour nous permettre de voir de plus près les théories monétaires de l’inflation aux chapitres suivants.
L’argent liquide et les chèques
Tout d’abord, une question : l’argent en tant que moyen de paiement, qu’est ce que c’est ? La monnaie fiduciaire, pièces et billets, en fait partie sans aucun doute. Mais les chèques ? Et les dépôts sur lesquels nous tirons les chèques ? Les comptes d’épargne ? Les obligations d’État ?
La réponse est assez arbitraire. En principe, on considère comme de l’argent tout ce que l’on peut utiliser comme moyen de paiement. Mais il existe à cet effet tout un éventail d’instruments financiers, un ensemble qui varie par sa liquidité, ou sa facilité d’emploi pour régler les achats. Les espèces sont considérées par la loi comme un instrument de paiement légal : tout vendeur est tenu de les accepter en règlement. Il n’en est pas de même des chèques (nous avons tous vu dans certains restaurants ou magasins des affiches annonçant LA MAISON N’ACCEPTE PAS LES CHÈQUES), bien qu’ils soient aujourd’hui le moyen de paiement le plus répandu. Dans certains Etats, il est possible de tirer des chèques sur des comptes d’épargne aussi bien que sur des comptes courants. Les obligations d’Etat sont parfois acceptées comme moyen de paiement.
On voit donc qu’il s’agit d’éléments très divers. La définition générale la plus importante est celle qui regroupe sous le terme de disponibilités monétaires le total de l’argent liquide entre les mains du public, et de l’ensemble des comptes courants ou dépôts à vue qui constituent la monnaie scripturale.
L’argent liquide est la forme la plus familière à chacun d’entre nous, malgré les mystères qui l’enveloppent. Qui, par exemple, détermine la quantité de billets en circulation ? Comment se fait la régulation de l’apport de pièces ou de billets ?
Nous pensons bien souvent que ce contrôle est assuré par le gouvernement, créateur de monnaie. Mais à bien réfléchir, l’administration ne distribue pas d’argent à proprement parler, et en tout cas, pas de pièces ou de billets. Ses paiements sont presque toujours effectués par chèques.
Qui donc détermine la masse de monnaie en circulation ? Pour répondre à cette question, il suffit de se demander comment l’on détermine personnellement la somme d’argent liquide que l’on veut avoir sur soi : quand on a besoin d’argent, on va tirer un chèque, et l’on alimente son compte courant quand on dispose de trop d’argent liquide.
Tout le monde en fait autant. La quantité de monnaie en circulation à tout moment correspond aux besoins courants du public. Quand les particuliers ont besoin d’argent liquide à Noël par exemple , ils tirent des chèques sur leur compte courant ; après les fêtes, les commerçants (qui ont reçu l’argent du public) le versent sur leur compte.
La quantité d’argent dont on dispose est donc étroitement liée à l’importance du compte en banque, puisqu’on ne peut tirer de chèques au delà du solde du compte.
Cela veut il dire que les banques possèdent dans leurs coffres une masse de monnaie égale au total de nos comptes courants ? Pas du tout. Pour mieux comprendre, suivons le parcours d’une somme déposée à la banque au crédit d’un compte courant. Lorsque vous déposez votre argent à la banque, celle ci ne conserve pas sous une étiquette portant votre nom les liasses de billets ou de chèques à votre ordre. Elle se contente d’inscrire votre dépôt au crédit de votre compte, dont l’ordinateur établit la balance. Après avoir imputé le montant de l’argent liquide ou des chèques à votre crédit, la banque range les billets avec ses réserves d’argent liquide et envoie les chèques aux banques sur lesquelles ils sont tirés, et qui vont les débiter sur le compte courant de ceux qui les ont signés.
Même en fouillant très soigneusement les moindres recoins de votre banque, vous n’y découvrirez pas d’argent qui vous appartienne, rien d’autre qu’une rubrique comptable à votre nom. Tout cela paraît bien irréel, et pourtant il suffit de présenter un chèque au guichet du caissier pour convertir cette rubrique comptable en argent liquide : le compte en banque est donc bien une réalité.
Supposons que vous souhaitiez transformer votre compte courant en argent liquide le même jour que tous les autres déposants. La surprise serait mauvaise : il n’y aurait pas dans les coffres de la banque suffisamment de monnaie pour couvrir la totalité des retraits. En 1981, par exemple, le total des dépôts à vue aux États Unis atteignait environ 365 milliards de dollars alors que le total de la monnaie fiduciaire détenue par les banques n’excédait pas 10 milliards de dollars.
Cela peut, au premier abord, paraître très dangereux. Il suffit toutefois d’un instant de réflexion pour se rassurer. Si nous mettons de l’argent à la banque, c’est surtout parce que nous n’en avons pas besoin dans l’immédiat, ou parce que le paiement par chèques est beaucoup plus pratique que le paiement en argent liquide. Mais le risque ou plus exactement l’incertitude subsiste : il est évident qu’une partie des déposants voudront toucher ce qui leur appartient. De combien d’argent liquide les banques auront elles besoin ? Quel doit être le montant de leurs réserves ?