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 La théorie de l’offre en économie

C’est ainsi que les économistes libéraux voient les choses, mais ce n’est pas l’avis des conservateurs. Le jargon économique s’est enrichi dernièrement d’un nouveau terme la théorie de l’offre qui, d’une manière générale, est à l’opposé de notre position : le gouvernement ne peut augmenter la production, ou du moins pas de manière significative, et n’est pas en mesure de jouer le rôle de balancier que nous venons de décrire.

Comme l’indiquent les mots, la théorie de l’offre en économie s’intéresse plus au côté offre à la production qu’à la demande ou aux achats. Ses partisans ne sont pas hostiles à une régulation de la demande. Ils souhaitent par exemple stimuler les achats des particuliers en réduisant les impôts. Mais le point crucial est qu’ils estiment le volume de la demande privée, une fois retranchée l’action du secteur public, suffisant pour assurer un taux élevé d’emploi et une croissance énergique. « Produisez les biens, disent ils, et le pouvoir d’achat sera créé par la production elle même. »

Cette production sera t elle suffisante ? C’est le grand souci des partisans de la théorie de la demande. Oui, répondent ceux qui prônent la théorie de l’offre, à condition de laisser libre cours aux encouragements à la production. Ils envisagent l’économie comme un immense ressort, écrasé par le poids excessif de la fiscalité marginale et des dépenses. Supprimez les impôts qui découragent le risque et l’expansion, réduisez les dépenses de l’État qui absorbent main d’oeuvre et ressources au lieu de les laisser à la disposition du secteur privé, et le dynamisme intrinsèque du ressort se manifestera.

Les économistes adoptant la théorie de l’offre voient donc les choses selon une perspective bien différente. Lorsque l’État apporte un complément à la production, c’est souvent considéré comme une entrave ou un remplacement des augmentations de production qu’effectuerait l’entreprise privée si elle n’était pas si lourdement imposée, ligotée par les réglementations, écrasée de toutes parts. Et le rôle d’équilibre du secteur public perd de son intérêt car ces économistes jugent qu’il deviendrait fort inutile si le secteur industriel avait les mains libres.

Ont ils raison ? L’État ne fait il que déranger, évincer l’effort privé ? Les pouvoirs publics sont ils l’un des éléments du problème plutôt que de sa solution ?

Nous ne pensons pas que l’on puisse trancher par avance dans un sens ou dans l’autre. Le capitalisme est par nature un système en expansion. Il se peut que les partisans de la théorie de l’offre aient raison à long terme, et qu’une poussée d’investissement productif accompagne leur programme de réduction de la fiscalité marginale excessive, d’allègement des réglementations oppressives, d’atténuation des achats et des transferts de l’État. Il n’est pas de loi permettant de faire des prédictions en économie. On ne peut qu’attendre et constater.

Il faudra en particulier déceler trois des effets des politiques de l’offre. D’abord, nous aurons à découvrir si la réduction des dépenses fédérales ne risque pas d’amplifier les problèmes sociaux autant qu’elle allégera les charges économiques. La diminution de cette catégorie de dépenses touchera surtout la couche de population à salaire minimum non pas les famille les plus pauvres, sans emploi, dont les revenus fournis par les services d’assistance resteraient à peu près inchangés, mais la catégorie suivante, celle des famille à salaire modeste qui complètent leurs revenus par des allocations de nourriture, de logement, etc. La réduction des programmes d’assistance créera t elle des contraintes graves dans la masse ? La suppression des subventions alimentaires obligera t elle les Portoricains à migrer vers la Floride et vers New York pour y trouver du travail ? La diminution des programmes urbains de formation provoquera t’ elle une augmentation de la délinquance ? La réduction des subventions fédérales aux municipalités déclenchera t elle une épidémie de faillites ?

Personne ne connaît avec certitude la réponse à ces questions. Les libéraux ont tendance à grossir les dangers que pourrait entraîner la réduction des dépenses fédérales, alors que les conservateurs les minimisent. Une chose est certaine, il y aura un certain prix à payer, reste à savoir quelle en sera l’importance.

En second lieu, nous aurons à découvrir les effets immédiats des réductions fiscales de la théorie de l’offre. Ses partisans espèrent que ces économies réalisées sur les impôts viendront renforcer l’épargne et serviront à augmenter les investissements. Les partisans de la théorie de la demande sont sceptiques sur ce point. Ils soulignent la propension à consommer à 95 %, et pensent qu’une diminution des impôts aura pour effet de déclencher une vague d’achats de consommation bien avant de conduire à une augmentation de la production. Ils pensent donc que la conséquence immédiate de cette attitude sera une inflation renforcée".

Enfin, il faut attendre la réaction des investissements et de l’effort de travail aux encouragements offerts par la théorie de l’offre. Il y aura certainement une réaction, chacun en est persuadé, mais il reste à savoir de quelle ampleur. Les économistes de la théorie de l’offre placent toute leur confiance dans l’effet catalyseur d’un changement de politique- de nouvelles espérances, de nouvelles résolutions, une nouvelle attitude capable de galvaniser l’économie pour la conduire à des niveaux supérieurs de production, d’investissement, de productivité. Ils estiment qu’une modification brusque et profonde des perspectives des entreprises et des ménages pourrait d’un jour à l’autre modifier le comportement de l’économie.

Leurs espoirs se réaliseront ils ? La théorie de l’offre n’est pas dépourvue d’intérêt. Vers 1970 75, de très nombreux emplois ont été créés par l’apparition d’entreprises relativement modestes fast food, entreprises paramédicales, services personnels de toutes sortes. Ce genre d’établissement pourrait être stimulé par les encouragements dont nous venons de parler, et surtout par un abaissement des taux d’imposition marginaux.

Nous pensons aussi qu’il est illusoire d’imaginer que ces petites entreprises sont capables de créer l’impulsion nécessaire pour porter le PNB à son niveau potentiel. Pour assurer la croissance, il faut un noyau d’industries susceptibles de se défendre sur les marchés mondiaux. Et là, nous estimons que les propositions de la théorie de l’offre sont loin d’être suffisantes. Il faudrait des mesures beaucoup plus énergiques, que les théoriciens de l’offre considéreraient sans doute avec effarement. Offrir aux entreprises un nouvel accès aux crédits d’État, par exemple, sur le modèle de la société pour le financement de la reconstruction (Reconstruction Finance Corporation), qui fut à la pointe de la reprise au cours du New Deal. Faire supporter aux ménages de lourdes taxes à la consommation : par exemple imposer lourdement les achats sur cartes de crédit, ou créer une taxe fédérale à la valeur ajoutée sur les produits de luxe. Des mesures de ce genre pourraient effectivement provoquer une forte poussée des investissements, un nouveau courant d’épargne et d’effort, mais e ne sont pas les remèdes que propose l’actuelle politique de l’offre.

Comme dans la plupart des controverses économiques, ce n’est pas un jury d’économistes qui prononcera le verdict, mais bien le tribunal de l’Histoire. Ce tribunal ne comporte malheureusement aucune réglementation de la qualité de la preuve ou de la véracité des témoins, de sorte que la sentence peut toujours être objet de discussion. Aujourd’hui encore, certains économistes doutent que le New Deal ait démontré la valeur d’une politique de la demande, en cas de crise ; ils prétendent que sans l’intervention de l’État l’économie aurait cependant récupéré, et peut être même plus vite. Quelle que soit l’ampleur de la mise en oeuvre d’une politique de l’offre, ses effets n’apporteront pas non plus la preuve irréfutable que le diagnostic de ses partisans était juste.

La vision ultime que l’on peut avoir du capitalisme et de sa trajectoire historique, du rôle de l’État comme aide ou entrave à cette trajectoire, de la foi en la capacité intrinsèque du système à résoudre ses problèmes ou à succomber sous leur poids, jouent ici un rôle essentiel. Les idées d’Adam Smith, de Karl Marx et de John Maynard Keynes influencent fortement notre interprétation du passé aussi bien que nos prévisions d’avenir. En un certain sens, très profond, c’est l’image politique que nous nous faisons du capitalisme qui détermine nos croyances en économie. Il y a des limites à ce que peut prouver l’économie, et c’est un fait qu’il faut garder présent à l’esprit dans toute discussion sur ce que l’État peut ou ne peut pas faire.