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 Gestion de la demande

Passons à présent à la seconde pomme de discorde : les dépenses de l’État peuvent elles augmenter le PNB ? Dans l’ensemble, les libéraux répondent oui, les conservateurs répondent non. Nous allons envisager les deux aspects de cette question comme nous les voyons.

Les arguments libéraux sont déjà connus, nous en avons parlé. Ils s’articulent autour de deux questions qui devraient nous être familières. En premier lieu, les pouvoirs publics municipalités locales, administration des États ou gouvernement fédéral créent une large gamme de produits, qu’il faut étudier un par un avant de pouvoir énoncer une opinion générale à leur sujet. Mous trouvons par exemple dans cette gamme la construction des barrages et des égouts, la recherche, les programmes de réhabilitation des terres, mais aussi les prestations sociales, la prolifération bureaucratique, les dépassements budgétaires des sous marins nucléaires. Nous pensons donc évidemment que les dépenses de l’Etat peuvent augmenter le PNB, puisqu’elles en font partie, et qu’elles peuvent accroître notre productivité dans la mesure où elles sont consacrées à des investissements publics bien choisis.

La seconde question est également bien connue à présent : l’État peut amortir les insuffisances de la demande du PNB avec autant d’efficacité que le secteur industriel, en empruntant l’argent épargné et en le dépensant. L’un des plus puissants apports de la macro économie est qu’elle permet de comprendre comment le secteur des pouvoirs publics joue son rôle de balancier par rapport aux autres en empruntant et en dépensant quand le secteur industriel ne le fait pas, et en réduisant ses dépenses, jusqu’à l’excédent budgétaire, quand le secteur privé n’épargne pas suffisamment.

Du côté libéral, on souligne donc le rôle de l’État en tant que gestionnaire de la demande, prenant la responsabilité de créer le volume de demande nécessaire pour obtenir un niveau de performance satisfaisant. Cela ne veut pas dire que la gestion de la demande soit facile. Il fut un temps, relativement récent, où les économistes libéraux parlaient volontiers de la « finesse du réglage » de l’économie, comme si l’on pouvait régler le niveau de l’emploi et de la production avec autant de précision qu’une chaîne Hi Fi. Cet optimisme a disparu depuis longtemps. Nous savons qu’il est difficile de mener l’économie aux niveaux supérieurs de performance sans s’exposer à une inflation inadmissible. Nous savons qu’il est impossible d’augmenter ou d’abaisser les impôts ou les dépenses comme s’il s’agissait de chiffres dans une équation. Les réalités de l’opinion publique, les coalitions politiques et les résistances structurelles qu’oppose l’économie font apparaître utopique l’image du gouvernement guidant l’économie vers son objectif comme un navire naviguant en eaux calmes. La réalité se rapproche plus de la situation du pilote qui tente avec difficulté de garder son cap malgré les bourrasques, les vagues et les courants.

En fait, c’est encore pire. La gestion de la demande, si elle doit lutter pour garder le cap dans le mauvais temps, a aussi été la cause de la plupart des cycles économiques modernes. On ne peut plus aujourd’hui rendre la seule paresse de l’investissement privé responsable de la récession. Dans une certaine mesure, toutes les crises survenues depuis la Seconde Guerre mondiale peuvent être attribuées aux politiques budgétaires fédérales. En 1949, 1954, 1957 58 et 1960 61, le gouvernement a réduit ses dépenses militaires sans compenser cette réduction par un abaissement de la fiscalité ou une augmentation des dépenses civiles. En 1969 70, 1974 75 et 1980, le gouvernement a délibérément créé un ralentissement économique par une politique visant à amortir l’inflation : l’effet sur celle ci a été à peu près nul, mais l’économie a souffert.

Il est donc évident pour tout le monde que la gestion de la demande n’est pas la panacée. Dans ses efforts pour conjurer les difficultés, elle peut en créer de nouvelles, parfois aussi graves. Quoi qu’il en soit, dans la perspective qui est la nôtre, la gestion de la demande reste un outil indispensable car nous considérons l’économie comme sujette aux booms et aux crises issus de l’instabilité des investissements industriels, des vagues d’optimisme et de pessimisme alternées qui affectent les achats des consommateurs, et des variations de la politique gouvernementale elle même, par exemple lorsqu’il s’agit des dépenses militaires. Pour éviter de subir de plein fouet l’effet de ces coups de vent et de ces courants, il faut faire appel au secteur public accroître ses dépenses quand le secteur privé ralentit, les diminuer quand le système privé reprend de l’élan. On peut également régler la demande en augmentant ou en diminuant les impôts tout en maintenant inchangées les dépenses publiques. Si, jusqu’ici, nous avons mal gouverné, parfois avec perversité, cela ne veut pas dire qu’il faille supprimer le gouvernail de la gestion fédérale. Il s’agit bien plutôt d’apprendre à mieux l’utiliser.