Le problème de l’intervention de l’État
L’intervention de l’État dans l’économie soulève deux grandes questions : 1) Son action est elle inflationniste ? 2) L’Etat peut il contribuer à la croissance du PNB ? D’une manière générale, les conservateurs, surtout lorsqu’ils appartiennent au monde des affaires, répondent oui à la première question et non à la seconde. Les libéraux ont tendance à répondre non, ou peut être, à la première et oui à la seconde. Nos opinions tendent plutôt vers le côté libéral, mais avec des réserves. Il y a de chaque côté du pour et du contre, et c’est ce que nous allons tenter de démontrer.
Commençons par l’inflation. Les dépenses de l’État sont elles productrices d’un processus inflationniste ? Nous verrons qu’il est impossible d’éliminer totalement les points d’interrogation dans ce domaine. On peut toutefois réduire les désaccords en commençant par les aspects qui font l’unanimité.
Tout le monde convient que les dépenses de l’État ne peuvent être qu’inflationnistes dans certaines conditions : dans la situation dite du « plein emploi », c’est à dire une économie ne possédant qu’une très petite réserve de travailleurs disponibles pour des travaux normalement rémunérés, et dont les usines et les équipements sont pour la plupart utilisés à leur capacité normale. Dans ce type de situation, les dépenses supplémentaires de l’État risquent fort de faire monter les prix, soit que la demande de main d’oeuvre fasse augmenter les salaires, soit que la tentative de produire plus que les usines n’ont été étudiées pour le faire n’augmente les coûts. Le bon sens interdit donc d’encourager l’État à augmenter ses dépenses lorsque l’économie est déjà en pleine prospérité.
Cependant, malgré sa clarté, cette situation exige certains commentaires. Le premier est qu’en cas de plein emploi, n’importe quelle augmentation de dépenses produit l’inflation. Que cette augmentation provienne des ménages ou des entreprises, elle fera monter les salaires ou les coûts exactement comme s’il s’agissait des pouvoirs publics. L’important n’est donc pas que ces dépenses complémentaires proviennent de l’État, mais bien le fait qu’en situation de plein emploi un accroissement des achats de n’importe quel secteur soit générateur de perturbations.
Dans ce cas, si l’on veut à tout prix augmenter les dépenses de l’Etat pour renforcer les défenses militaires de la nation, par exemple, ou lancer un programme de rénovation urbaine le seul moyen d’éviter l’inflation est de réduire les dépenses dans un autre secteur. En situation de plein emploi, on ne peut augmenter les armements ou le bien être sans conséquences inflationnistes, à moins de faire place dans le PNB pour la participation accrue du gouvernement en réduisant les achats des ménages ou des entreprises, ou encore des uns et des autres.
A l’autre bout de l’échelle, quand l’économie souffre du chômage et de l’utilisation insuffisante des équipements, peut on augmenter les dépenses de l’État sans faire monter les prix ? La réponse est un peu moins claire. On le pensait en général, depuis un certain nombre d’années. Il semblerait plausible que l’augmentation des dépenses, quel qu’en soit le but, puisse se faire sans accroissement des prix ou des coûts lorsqu’on dispose de millions de travailleurs oisifs et de vastes ateliers silencieux. L’illustration la plus convaincante en est peut être l’expérience américaine entre 1934 et 1940, où le PNB augmenta de 50 % sous l’impulsion des dépenses accrues de 1’Etat tandis que la hausse des prix restait inférieure à 5 %.
Mais cette conviction est moins bien ancrée aujourd’hui qu’à l’époque de la grande crise. En raison de la puissance des syndicats et des grandes entreprises, il est très possible qu’en dépit d’un chômage important, l’augmentation de la demande de l’État fasse monter les salaires et les prix, par exemple dans les industrie militaires ou les services municipaux à position stratégique. En d’autres termes, l’économie est beaucoup plus prédisposée à l’inflation qu’autrefois. Il n’est donc plus aussi certain que l’accroissement des dépenses de l’État, même dans des conditions de chômage très fort et de sous emploi de la capacité de production, ne risque pas de faire monter les prix, en même temps que l’emploi et la production. Or, le risque est le même pour les dépenses des entreprises, ou l’augmentation de la consommation. Dans un système porté à l’inflation, n’importe quel accroissement de la demande, d’où qu’elle vienne risque d’encourager le processus.
La discussion qui oppose libéraux et conservateurs s’oriente ici dans deux directions. D’abord, l’augmentation de la production et de l’emploi que les dépenses de l’État pourront provoquer justifie t elle le risque inflationniste ? Les libéraux, d’une manière générale, répondent positivement, les conservateurs par la négative.
Le second point concerne l’efficacité relative des dépenses de l’État et des dépenses privées dans l’augmentation de la production. D’après les conservateurs, les dépenses privées d’installations et d’équipements industriels augmentent notre capacité de production, avec pour résultat ultime un ralentissement de l’inflation par la multiplication des produits à acheter. Au contraire, les dépenses publiques ne modifient pratiquement pas le volume de produits offerts à la vente, et ont donc pour effet direct de faire monter les prix.
La question mérite d’être abordée, mais pas comme on le fait habituellement. Lorsqu’on oppose les dépenses publiques aux dépenses privées, la ferveur idéologique tend à prendre le pas sur la perspicacité analytique. Après tout, les dépenses publiques peuvent être consacrées à la construction de bombardiers, ce qui n’augmente pas la production offerte à la vente, ou au budget de l’éducation, ce qui pourrait augmenter la production de notre population active. La production privée peut être concentrée dans les produits de haute technologie, ou dans les hôtels de luxe. De plus, certaines dépenses privées ne peuvent être entreprises que lorsqu’elles sont accompagnées de dépenses publiques, ou préparées par celles ci il a fallu construire des autoroutes avant d’implanter une industrie automobile, et il faudra peut être construire un port charbonnier avant de pouvoir amplifier la production de charbon destiné à l’exportation. Il nous semble donc que certains types de dépenses sont plus producteurs d’inflation que d’autres, mais qu’ils ne se situent pas obligatoirement dans le domaine public. Il faut étudier la question en détail au lieu de brandir l’argument comme une massue.
Le caractère inflationniste des dépenses publiques comporte un autre aspect qui dépend de leur financement. Les conservateurs ne s’opposent pas avec véhémence à ce que le gouvernement emprunte directement auprès du secteur privé par exemple en émettant des obligations d’établissements d’enseignement ou simplement des bons d’épargne. Ils peuvent être opposés à l’utilisation faite de ces fonds, mais ils ne prétendent pas qu’emprunter les économies des ménages ou des entreprises soit créateur d’inflation. Pourquoi le processus inflationniste serait il plus accentué quand la ville de New York emprunte de l’argent pour rénover son réseau métropolitain que lorsque Consolidated Edison emprunte pour rénover ses centrales électriques ?
L’accusation d’inflationniste porte sur les emprunts directs que le gouvernement fédéral contracte auprès des banques du Federal Reserve System, l’institut d’émission américain, en leur vendant des bons du Trésor. C’est ce que l’on appelle la monétarisation de la dette. Cela augmente la capacité des banques à prêter de l’argent, ce qui équivaut à augmenter la masse monétaire. Tous les économistes conviennent que l’augmentation de la masse monétaire a généralement des conséquences inflationnistes. Là où ils ne sont plus d’accord, c’est quand il s’agit de déterminer si l’argent est le principal, ou le seul coupable. Nous pensons que vendre des obligations d’État pour financer les dépenses publiques peut contribuer à encourager l’inflation en augmentant la disponibilité du crédit, mais ce n’est pas du tout la même chose que d’y voir la cause première de l’inflation. Il faudra pourtant nous contenter de cette réponse partielle tant que nous n’aurons pas exploré plus à fond les problèmes d’argent et d’inflation.