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 La demande d’investissement

Les dépenses de consommation, nous l’avons vu, entraînent environ les deux tiers du PNB. D’où provient le reste ? Nous savons déjà que son origine est dans les autres files d’attente aux caisses enregistreuses : entreprises cherchant à accumuler des capitaux plus importants ; administrations assurant diverses productions publiques ; étrangers faisant l’acquisition de biens et de services américains.

Nous allons étudier la question des investissements. Ce n’est pas une activité aussi familière que la consommation, aussi faut il d’abord clarifier notre vocabulaire.

Ce que l’on entend en général par investissement, c’est l’achat d’actions ou d’obligations. Mais ce n’est pas exactement le sens que les économistes accordent à ce terme. Ils en font la contrepartie de l’acte « réel » d’épargne. L’acte d’épargne, dans la réalité, nous l’avons vu, consiste à dégager des ressources de la consommation. L’acte réel d’investissement consiste à mettre ces ressources au travail pour créer des biens d’équipement.

Cet acte réel d’investissement peut ou non exiger l’achat d’actions ou d’obligations. Lorsque nous faisons l’acquisition d’une valeur sur le marché boursier, c’est en général auprès de quelqu’un qui la possédait jusque là. Notre acte personnel d’investissement n’est donc, sous l’angle économique, qu’un transfert de droit sans influence directe sur la création de richesses nouvelles. A verse de l’argent à B et reçoit en échange son action General Motors ; B reçoit l’argent de A et l’utilise sans aucun doute pour acheter une action à C ; mais les transactions entre A, B, et C ne modifient en rien le montant réel du capital investi dans les circuits économiques.

C’est seulement lorsque nous achetons des actions ou des obligations à l’émission, et à condition que leur produit soit directement consacré à de nouveaux équipements ou à de nouvelles usines, que notre acte personnel d’investissement financier provoque une augmentation de la richesse collective. Dans ce cas, A achète son action directement (ou par l’intermédiaire d’un agent de change) à General Motors qui peut alors consacrer la somme reçue à l’acquisition de nouveaux biens d’équipement.

L’investissement tel que les économistes le conçoivent est donc une activité peu connue de la plupart d’entre nous, non seulement parce que l’investissement réel n’est pas l’investissement financier personnel, mais aussi parce que les investisseurs réels de la nation agissent généralement pour le compte d’une institution autre que le ménage, que nous connaissons bien. Ce sont les conseils d’administration, les présidents directeurs généraux ou les chefs de petites entreprises qui décident s’il faut consacrer de l’argent à la construction d’une nouvelle usine ou à l’augmentation des stocks ; et cette décision diffère beaucoup, par son caractère et ses motifs, des décisions qui nous sont familières en tant que membres du secteur des ménages.

Les ménages achètent des biens pour satisfaire leurs besoins ou leurs désirs, et nous avons vu que leur propension à la consommation est très stable. Mais la décision d’investir ne se prend pas sur la base de considérations personnelles. Il n’est qu’une seule question pertinente : l’augmentation des biens d’équipement aura t elle une bonne rentabilité ? Au contraire du secteur des ménages, le secteur industriel est motivé par le profit : chacun sait qu’un homme d’affaires ne travaille pas uniquement pour le plaisir.

Ce critère du profit est évidemment au cour même du concept capitaliste, source de son dynamisme en même temps que de beaucoup de ses maux endémiques. Mais en ce qui concerne le PNB, ce qui compte dans le profit, c’est qu’il est toujours orienté vers l’avenir. Une entreprise peut tirer des bénéfices intéressants de ses usines et de son équipement existant, mais si elle ne pense pas qu’un investissement complémentaire puisse lui apporter des bénéfices, elle ne fera pas d’augmentation de capital. Une autre entreprise, subissant peut être des pertes, sera en mesure d’entreprendre d’énormes dépenses d’investissement pour peu qu’elle prévoie un profit important à tirer du lancement d’un nouveau produit. C’est toujours vers l’avant que l’on regarde, et jamais vers l’arrière.

Ce caractère anticipatif de toute décision d’investissement repose sur une excellente raison les biens d’équipement acquis par les dépenses d’investissement sont prévus pour durer des années et se rembourser lentement. De plus, ils sont souvent très spécialisés. Si les dépenses d’investissement pouvaient être rattrapées en quelques semaines ou quelques mois, ou même en un ou deux ans, ou si les biens d’équipement pouvaient passer sans peine d’une utilisation à une autre, le risque ne serait pas aussi grand. Il faut en général de trois à cinq ans pour passer du bureau d’études à la production en série : il faut donc prévoir la demande avec beaucoup d’avance. De surcroît, la plupart des biens d’équipement sont durables, avec une durée de vie prévue de dix ans ou plus, et le plus souvent une adaptabilité très limitée, sinon nulle, à d’autres usages. On ne peut tisser d’étoffes dans une aciérie, pas plus que faire de l’acier dans une filature de coton.

La décision d’investir est donc toujours tournée vers l’avenir. Même lorsque la nécessité de construire se fait sentir au présent, les calculs qui permettront de décider de l’investissement éventuel font intervenir les recettes de l’entreprise pour l’avenir. Ces attentes sont évidemment beaucoup moins stables que les désirs et les impulsions qui guident le consommateur sur le moment. Qu’elles s’appuient sur des projections ou des conjectures, elles peuvent subir des transformations rapides et brutales que l’on rencontre rarement dans les dépenses de consommation.

Tout cela nous conduit à une conséquence très importante pour notre compréhension du PNB : la notion de l’instabilité intrinsèque de l’investissement, tout à fait opposée à la stabilité de la consommation. A court terme, cette instabilité s’exprime souvent par des à coups brutaux dans les achats de stocks. Nous ne considérons généralement pas les stocks comme faisant partie de notre richesse en capital, mais c’est à tort, comme on peut le constater par exemple lorsqu’une grève des mineurs conduit à l’épuisement des stocks de charbon. C’est la rapidité avec laquelle les entreprises peuvent augmenter ou diminuer leurs achats qui provoque cette instabilité des stocks. Un accroissement en la matière provoque aussitôt une augmentation de la demande de biens. Une réduction déclenche une diminution tout aussi brutale de la demande. Pour donner un exemple, au cours du second trimestre 1980, les entreprises accumulaient des stocks à raison de 7 milliards de dollars par an. Trois mois plus tard, face à une diminution des ventes, les mêmes entreprises réduisaient leurs stocks à raison de 16 milliards de dollars par an : d’où un déclin de 23 milliards de dollars de la demande pour le PNB.

La seconde forme d’instabilité des investissements est liée au cycle économique, plus long et parsemé d’une suite irrégulière de hauts et de bas. Quand les perspectives sont mauvaises pour les quelques années à venir, les dépenses d’investissement peuvent connaître une chute vertigineuse. Au cours de la grande crise des années 30, les entreprises supprimèrent à peu près toute expansion, et remplacèrent à peine leurs machines et leur matériel usé : de 1929 à 1933, alors que la consommation des ménages tomba de 51 %, les investissements diminuèrent de 91 %. En fait, au plus creux de cette crise, on estimait qu’un tiers du chômage était directement imputable à la réduction catastrophique de la demande de biens d’équipement. En revanche, quand enfin le redressement survint en 1933, la consommation augmenta de plus de la moitié en sept ans, mais les investissements furent multipliés par 9.

Il est un autre aspect de ce problème auquel nous devons nous attacher. L’investissement n’est pas seulement une force motrice de l’économie, dotée d’un éventuel pouvoir déstabilisateur : son impact est renforcé par ce que les économistes appellent l’effet multiplicateur. L’idée du multiplicateur est très simple. Lorsque intervient une modification dans les dépenses, par exemple dans le cas d’un nouveau projet d’investissement, les sommes consacrées aux salaires des ouvriers, aux matières premières, etc. ne s’arrêtent pas à ce niveau. Ces premiers bénéficiaires engagent à leur tour des dépenses, de sorte que la poussée initiale crée des poussées secondaire et tertiaire, jusqu’à dissipation finale de l’effet.

Dans l’ensemble, les économistes estiment que sur un an le facteur multiplicateur est à peu près de 2. La réduction de 23 milliards de dollars dans les dépenses, au cours du troisième trimestre 1980, a donc provoqué une contraction double de l’ensemble des revenus de la nation, d’où une baisse de 46 milliards de dollars dans la demande du PNB. Bien entendu, si les investissements augmentent de 10 milliards de dollars par exemple, le pays bénéficie d’une augmentation de revenus égale à ces 10 milliards de dollars, plus 10 milliards supplémentaires dus au facteur multiplicateur.

Deux conclusions très importantes en découlent. D’abord, cela permet de constater que l’investissement est bien une force motrice de l’économie, et non un élément subordonné. Il est évident, comme pour la consommation, que les dépenses d’investissement sont influencées par les recettes des entreprises. Une partie des investissements suivent la même direction que les achats de consommation. Mais la caractéristique particulière de l’investissement, activité critique du secteur industriel, est d’être non pas un fourgon remorqué, mais une locomotive. C’est lui qui fait marcher l’économie.

En second lieu, la puissance motrice et indépendante des dépenses d’investissement explique en partie pourquoi les économistes ne sont pas d’accord, surtout sur les perspectives d’avenir : c’est que nul ne peut savoir quelle sera l’évolution réelle de l’investissement. Une douzaine d’économistes d’appartenances politiques diverses parviendront à s’accorder à peu près sur le niveau que peuvent atteindre les dépenses de consommation si le PNB évolue de telle ou telle manière, mais il n’existe pas de méthode empirique universellement admise pour évaluer l’évolution de l’investissement. Des observateurs différents, envisageant ou interprétant de manière différente des faits connus, peuvent être sur ce point en désaccord profond.

Cela ne veut pas dire qu’il soit tout à fait impossible de savoir ce que seront les dépenses d’investissement de l’année prochaine. Les variations ne sont pas énormes, sauf en période de crise réelle. De plus, les décisions en la matière subissent très fortement l’influence du coût du crédit, ce qui permet à un économiste de prévoir plus ou moins le comportement de l’investissement d’après ce qu’il prévoit pour l’évolution des taux d’intérêt. La Bourse apporte aussi certains indices . Toutefois, les dépenses d’investissement demeurent un élément imprévisible dans le jeu économique8.