Consommation passive, investissement actif
De toutes les formes du comportement économique, les dépenses et les économies des ménages sont les plus familières. Qui d’entre nous n’a pas pensé un jour à mettre de l’argent de côté, à souscrire une assurance vie, à faire un investissement ? Qui n’a jamais éprouvé de tiraillements intérieurs entre le désir de profiter de la vie « acheter maintenant, payer plus tard et le besoin d’engranger pour les mauvais jours, les études des enfins, la retraite ou autre chose ?
Ce petit drame du choix entre la dépense et l’épargne se joue chaque année dans des millions de ménages, dont chacun est persuadé de se trouver dans une situation unique. En fait si l’on considère l’ensemble du secteur des ménages, ces petits drames nous conduisent à une conclusion collective étonnamment prévisible. Comme nous l’avons noté au chapitre précédent, les ménages dépensent à peu près 95 % de chaque dollar qu’ils reçoivent, et en épargnent 5 %. Les familles américaines sont donc bien dépensières par rapport aux Allemands de l’Ouest qui économisent près de 15 % de leurs revenus, ou aux Japonais, dont l’épargne atteint 20 %. Un peu plus tard, en étudiant les problèmes de productivité, nous reviendrons sur ces différences des taux d’épargne nationaux.
La propension a consommer
Pour l’instant, alors que la dynamique du PNB est encore au centre de nos préoccupations, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’il existe des taux nationaux d’épargne ce que les économistes appellent la propension à consommer qui sont d’une stabilité, d’une fiabilité surprenantes. L’une des rares choses qu’un économiste puisse prévoir avec une bonne certitude et le montant de la consommation (ou de l’épargne, sa contrepartie) qui accompagne un niveau donné de revenu des ménages.
Au total, que flot des dépenses de consommation représente à peu près les deux tiers du PNB, c’est à dire que les achats des ménages constituent la demande qui provoque les deux tiers de notre production nationale. Quelque 40 % de ces achats sont consacrés à des biens « non durables » articles périssables, alimentation, vêtements, etc. Un courant d’achat un peu plus important concerne divers services de consommation, allant des voyages aériens au restaurant. Le reste est réservé aux produits de longue durée, tels que les automobiles ou les appareils ménagers, que l’on appelle « biens durables
Comme on l’imagine fort bien, la demande est beaucoup plus inconstante pour les biens durables que pour les non durables : nul ne peut se passer de nourriture, mais l’on peut retarder l’achat d’un récepteur de télévision. A l’intérieur du flot des achats des ménages, il existe donc des courants accessoires d’une grande régularité, et d’autres qui varient énormément.
La caractéristique essentielle des dépenses de consommation dans l’ensemble reste leur nature fiable, prévisible, passive. Donnez à un économiste des indications lui permettant de penser que le PNB de l’année prochaine atteindra un nombre quelconque de milliards, et il pourra vous dire, à 1 ou 2 % près, quel chiffre atteindront les dépenses de consommation. C’est ce qui permet aux entreprises d’appliquer divers « modèles » économiques pour établir leurs prévisions des perspectives générales du marche’.
Les situations capables de priver les dépenses de consommation de ce comportement passif et prévisible ne sont qu’au nombre de trois. L’une est la guerre : comme on peut s’y attendre, les dépenses de consommation sont alors freinées délibérément par une imposition très lourde, pour laisser la place à l’augmentation des dépenses militaires. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, par exemple, la consommation américaine fut réduite à une moitié du PNB, à peine, par la pression fiscale. Malgré l’augmentation du montant monétaire des dépenses de consommation tout au long de la guerre, le PNB augmentait beaucoup plus vite, de sorte que la part de la consommation connut une réduction : le gâteau était beaucoup plus gros, mais chacun en eut une part plus petite. Si la guerre du Viêt nam semble avoir allumé la mèche de l’inflation qui l’a suivie, c’est sans doute en partie du fait que les dépenses militaires consacrées à ce conflit ne furent nullement compensées par des impôts destinés à réduire la consommation.
Les crises violentes sont d’autres situations qui privent la consommation de son comportement normal. Il faut alors répondre en priorité à certains besoins, et quand le chômage fait chuter les revenus, les familles touchées en viennent, pour survivre, à mendier, à emprunter, à voler au besoin. En période difficile, les économies des ménages sont vites absorbées. La consommation tend alors à représenter une proportion plus importante du PNB, malgré la baisse de son montant réel : le gâteau du PNB est plus petit, mais la consommation en absorbe une part plus grande.
Enfin, la propension à consommer peut se trouver transformée par les périodes d’inflation. La raison en est cette démangeaison inflationniste qui se manifeste, et qui pousse les familles à acheter des choses avant d’en avoir vraiment besoin, pour se les procurer avant qu’elles n’augmentent. L’inflation peut donc déclencher une poussée d’achat aux dépens de l’épargne normale. Depuis quelques années, par exemple, l’épargne des ménages américains est tombée à un niveau très bas, sans que les raisons en soient très claires, mais certains économistes y voient la conséquence du syndrome inflationniste.
Les économistes ont consacré beaucoup de temps et de soin à l’étude de la propension à consommer. Pour ce qui nous intéresse directement, le comportement fiable et prévisible de la consommation normale s’accompagne d’une implication simple mais essentielle : les dépenses de consommation le large flot de dépenses des ménages qui achètent les deux tiers du PNB ne sont pas une des forces motrices de notre économie, mais un élément entraîné par elle. Malgré son ampleur, ce n’est pas la locomotive du PNB, simplement le fourgon.
Il faut évidemment rester prudent sur ce point, nous avons déjà noté que les dépenses de consommation en biens durables tels que les voitures sont beaucoup plus instables que les dépenses en biens non durables ou en services, et les oscillations des achats de biens durables peuvent avoir des conséquences économiques graves. En 1979, par exemple, les achats de voitures ont été ralentis par la crainte de la pénurie de pétrole, et chaque fois ce ralentissement a eu un impact sur le PNB.
Mais il y a des exceptions à la règle. Dans le cours normal des événements, et quelle que soit l’intensité du besoin, les consommateurs n’ont pas toujours les disponibilités nécessaires pour traduire leurs désirs en action. La volonté d’achat existe, mais il faut autre chose pour la transformer en réalité des moyens financiers.
Cela souligne un point très important. Les désirs et les souhaits ne sauraient suffire à produire un regain économique, sans quoi nous constaterions une demande plus urgente dans les périodes de dépression, où les gens ont faim, que durant les booms, où ils sont à l’aise. On voit par cela combien il est futile de vouloir lutter contre la dépression en suggérant aux consommateurs d’acheter plus Ils le feraient bien volontiers, soyons en certains, s’ils en avaient les moyens. De plus, n’oublions pas que le consommateur fait à tout moment l’objet des cajoleries et des exhortations de la publicité qui tente de le convaincre d’augmenter ses dépenses par des campagnes coûtant plusieurs milliards de dollars.
Mais l’ennui, c’est que le consommateur ne peut acheter plus que s’il a plus de revenus. Il peut évidemment emprunter sur de courtes périodes, ou réduire momentanément son taux d’épargne ; mais les capacités d’emprunt ou les économies de chaque ménage restent limitées, de sorte qu’après l’épuisement de ces poussées momentanées, l’épargne et la consommation reprennent en général leur comportement normal.
Il est donc évident qu’en étudiant le secteur de la consommation, nous touchons à une partie de l’économie qui, malgré son importance énorme, n’est pas en elle même source de grandes transformations dans l’activité. La consommation reflète des modifications survenues ailleurs dans l’économie, mais elle n’est pas responsable de la plupart de nos heurs ou malheurs économiques à long terme.