L’imbrication des secteurs
Le caractère critique de ces rapports est peut être troublant, car chacun sait que l’épargne et l’investissement sont au cour même de la croissance économique, même si le processus n’est pas toujours décrit avec autant de précision. Ce processus comporte effectivement des aspects qui sont mal connus, et auxquels nous allons à présent nous intéresser.
Commençons par l’épargne. Pour nous, c’est d’abord le dépôt d’argent à la banque ou dans un quelconque établissement financier. Ce que nous voyons mal, bien souvent, c’est que le terme épargne a deux significations distinctes. La première, c’est effectivement mettre de l’argent de côté ne pas le dépenser. La seconde, c’est libérer des ressources. Nous allons voir que ces deux aspects ont des conséquences bien différentes, mauvaises pour le premier et bonnes pour le second.
Bloquer de l’argent dans une banque, une nouvelle police d’assurances ou une nouvelle émission d’actions a pour effet immédiat de créer une insuffisance, une diminution de la demande. Cette insuffisance surgit parce qu’une partie des recettes que les ménages reçoivent des entreprises ou des pouvoirs publics n’entre pas dans la circulation avec le reste du flot de la consommation. En d’autres termes, épargner c’est ne pas consommer. Comme nous venons de le voir, cela ne signifie pas que cette épargne reste définitivement en dehors de la circulation. Nous pouvons imaginer que les ménages composant la queue à la caisse consommation confient ou prêtent leurs économies aux hommes d’affaires qui attendent à la caisse investissements. Mais tant que ce transfert n’est pas effectué, par l’intermédiaire du système bancaire, de la Bourse ou des assurances, l’épargne signifie simplement que les ménages
réservent une partie de leurs recettes et décident de ne pas les consacrer à l’achat de biens de consommation.
Nous reviendrons sous peu à la manière de placer l’argent entre les mains des hommes d’affaires. Pour l’instant, il nous faut aussi comprendre que l’épargne n’est pas simplement une question financière. C’est aussi un acte qui libère de la production de biens de consommation une partie de la main d’oeuvre et des ressources, et les met à la disposition de la production d’autres biens.
Un exemple pourra nous aider à comprendre ce mécanisme. Supposons que les industriels, prévoyant un boom, décident de doubler leurs investissements, ou supposons que l’Etat souhaite doubler ses dépenses militaires, en prévision d’une guerre. Il est bien évident que cette augmentation brutale des dépenses des entreprises ou du gouvernement provoquerait une hausse considérable du prix de la main d’oeuvre et des matières premières, les entreprises et l’État s’efforçant de mettre la main sur les ouvriers et les matières nécessaires. Le résultat en serait une augmentation des coûts, et le démarrage d’un processus inflationniste.
Il n’y a en fait qu’un seul moyen d’entreprendre une augmentation aussi vaste des investissements du secteur privé ou des dépenses du secteur public sans déclencher ce processus : il faut que les ressources et la main d’oeuvre deviennent disponibles. L’un des moyens d’y parvenir est l’imposition qui retire du pouvoir d’achat aux ménages et le transfère à l’État. Mais l’industrie n’a pas de pouvoir fiscal. Pour l’entreprise, le seul et unique moyen de disposer de ressources à grande échelle est qu’elles lui soient volontairement abandonnées par les ménages. Cette libération volontaire prend le nom d’épargne. Les particuliers peuvent aussi être tentés de ne pas dépenser par tous les encouragements que leur fournissent les banques ou autres institutions, mais il s’agit toujours d’un acte volontaire, et non forcé.
L’aspect constructif de l’épargne est donc moins son côté financier, qui crée simplement une diminution des dépenses, que son côté « réel » l’abandon de la demande de terrains, de main d’oeuvre, de capital et des plaisirs immédiats qu’ils peuvent apporter.
Cela nous conduit au dernier maillon essentiel de la chaîne. Il faut à présent que les ressources libérées soient récupérées et mises en oeuvre par le secteur industriel. Si cette utilisation ne se produit pas, la réduction de la demande créée par l’aspect financier de l’épargne réduira simplement les ventes de biens de consommation, sans apporter la moindre compensation sous la forme de vente d’autres biens, et la main d’oeuvre ou les autres ressources libérées par les ménages resteront inutiles. La dernière partie, la plus active et la plus créative du processus, est donc représentée par les décisions des entreprises relatives à la formation de capital. Nous verrons au chapitre suivant que c’est là un processus mouvementé, plein de risques.
L’épargne et l’investissement ont donc des implications et des significations qui nous sont moins familières que la conscience de leur existence. L’un de ces aspects mal connus est même la clé du fonctionnement du système macro économique : la croissance économique nécessite la coordination et la coopération de tous les secteurs.
En tant que participants individuels à l’économie, nous ne pensons jamais à coordonner notre activité avec celle d’autrui, et moins encore avec celle de tout un secteur. L’industriel n’imagine pas non plus qu’il pourrait établir une coopération avec les ménages ou un autre secteur économique lorsqu’il entreprend d’agrandir ses installations. Et pourtant, c’est cette coordination, cette coopération continuelle qui assure la croissance du système, et ce sont les imperfections du jeu mutuel des secteurs qui entraînent sa chute.
Les effets réciproques sont faciles à définir :
- Une réduction de la demande, dans un secteur quelconque, doit être équilibrée par une augmentation de la demande dans un autre secteur, faute de quoi on constate une diminution de la demande, avec déclin du PNB, chômage et perturbations.
- Une augmentation des investissements ou des dépenses de l’État, dans des conditions de plein emploi raisonnables, exige que des ressources soient mises à la disposition du secteur en expansion, ce qui ne peut être obtenu que par l’imposition ou l’épargne volontaire.
- Si les secteurs en expansion dépensent plus que l’épargne mise à leur disposition, le système subira des pressions à la haus e, avec risque d’inflation. Si les secteurs actifs dépensent moiIi que le flux de l’épargne, le système subira des pressions à la baisse, avec risque de récession.
Il y a évidemment bien d’autres choses à dire sur les booms et les crises, l’inflation et la récession. Nous n’avons pas abordé des sujets critiques tels que l’argent, la productivité ou le rôle de l’Etat, mais une première compréhension structurelle de l’économie commence à se dessiner. Nous savons que la croissance n’est pas un phénomène aléatoire, mais qu’elle découle de l’interaction et de l’appui mutuel des différents secteurs du système économique. Comment déclencher cette interaction, comment la corriger lorsqu’elle n’atteint pas les
résultats voulus, tels sont les problèmes auxquels sera consacré le reste de cet ouvrage.