La composition du PNB doit à présent être claire. Ce qui est moins évident, c’est son importance. Le montant du PNB nous indique t il avec précision si nous sommes plus ou moins riches ? Son augmentation est elle un bon signe, et sa baisse en est elle un mauvais ?
La réponse est à la fois oui et non. Le côté positif est facile à comprendre. Quand la production augmente, le nombre d’emplois a toutes les chances de croître ; quand sa valeur totale s’élève, les revenus qui en découlent augmentent aussi. Il y a donc une relation évidente entre la valeur du PNB et le niveau de l’emploi et du revenu national. L’importance du PNB est aussi une mesure générale de la quantité de biens et de services que l’on peut acheter, tant individuellement que collectivement. C’est pourquoi, tout bien considéré, la hausse du PNB est toujours bien accueillie, au contraire de sa baisse.
Pourtant, le PNB donne aussi une mesure fausse et trompeuse du bien être d’une population : il est indispensable de comprendre les inconvénients aussi bien que les avantages du plus important des indices économiques.
Pour commencer, le PNB est établi en valeur monétaire et non en volume. Il faut donc le corriger pour tenir compte de l’inflation. Si les prix de la seconde année ont augmenté, le PNB paraîtra plus élevé même si le volume réel de la production est resté le même ou s’il a baissé. Le PNB n’est donc un indice de bien être fiable que si l’on peut éliminer avec précision le facteur inflation dans la comparaison de différentes années. Est ce possible ? En partie, mais pas en totalité. Il demeure toujours une certaine marge d’incertitude lorsqu’on compare le PNB « réel » d’aujourd’hui avec celui d’hier.
Une autre faiblesse du PNB est son manque de précision en tant qu’indice des tendances « réelles » dans le temps. La difficulté tourne autour des modifications de la qualité des bien et des services. Dans une société en progrès technologique constant, les biens bénéficient en général d’une amélioration progressive, et de nouveaux produits font sans cesse leur apparition sur le marché. En même temps, dans une société de densité croissante, la qualité d’autres biens peut diminuer : un voyage en avion aujourd’hui est certainement préférable au même voyage effectué voici trente ans, mais il n’en est pas de même d’un trajet en métro. Les statisticiens officiels tentent d’ajuster les statistiques du PNB pour tenir compte de cette évolution de la qualité, mais il reste toujours là aussi une marge d’incertitude.
Troisième problème, le PNB ne tient pas compte de l’usage ultime de la production. S’il s’élève d’un milliard de dollars au cours d’une année par suite de l’augmentation des dépenses d’enseignement, puis connaît au cours d’une autre année une évolution égale due à l’augmentation de la production de cigarettes, les chiffres indiqueront la même croissance. Même les productions qui manquent tout à fait leur but ou qui ne servent absolument à rien par exemple l’Edsel, cette fameuse voiture dont personne ne voulait, ou des armes déjà obsolètes à l’instant où elles apparaissent entrent dans le décompte du PNB.
La détérioration de l’environnement présente une difficulté supplémentaire. Certains types de croissance du PNB contribuent directement à la pollution par exemple les voitures, la production de papier ou la sidérurgie. D’autres types d’augmentation du PNB sont indispensables pour lutter contre la pollution stations d’épuration, ou mise au point d’un moteur à combustion interne « propre ».
La mesure classique du PNB ne fait aucune distinction entre ces produits. Par exemple, les factures payées au blanchisseur pour réparer les dommages dus aux fumées de l’usine voisine font partie du PNB, bien que le nettoyage de vêtements n’augmente pas le bien être mais ait simplement pour effet de le ramener à l’état précédent. Tout cela vient aussi obscurcir la signification du PNB.
Enfin, le PNB n’apporte aucune indication sur la répartition des biens et des services dans la population. Ses procédés de répartition diffèrent beaucoup d’une société à l’autre : comparons par exemple la Suède et le Mexique, dont les PNB sont à peu près les mêmes ; ou la Suède et les Etats Unis, dont les PNB par habitant sont très comparables. Connaître le PNB d’un pays, ou son PNB par habitant, n’apporte donc aucun élément sur les conséquences sociales de ce PNB. Un pays riche pourra compter une très vaste population de pauvres et ne pas se soucier de leur état, ou ne pouvoir y remédier. Un pays pauvre peut comporter quelques familles millionnaires : autrefois, les sujets de certains princes indiens leur offraient chaque année leur poids en or.
Ces doutes et ces réserves (et quelques autres dont nous n’avons pas parlé) doivent inciter à la prudence : le PNB ne peut être utilisé comme une mesure bien nette du bonheur ou de la satisfaction sociale. L’économiste Edward Denison remarquait un jour que rien sans doute n’influe autant sur le bien être économique national que les conditions météorologiques, qui n’interviennent nullement dans la totalisation du PNB ! Si les États Unis ont un PNB par habitant plus élevé par exemple que celui du Japon, cela ne veut pas dire que la vie y soit plus facile ; peut être y est elle même plus dure. D’ailleurs, c’est à peu près ce que suggèrent les indices de criminalité ou d’action sanitaire et sociale.
Malgré tous ses défauts, le PNB reste le moyen le plus simple dont on dispose pour résumer le niveau général d’activité de l’économie. Pour étudier le bien être, il est préférable de se pencher sur des indices sociaux spécifiques durée de vie, conditions de santé, qualité et bon marché des soins médicaux, variété et abondance de la nourriture, etc. que l’on ne saurait extraire des seuls chiffres du PNB. Mais on ne s’intéresse pas toujours au bien être, notion trop complexe pour être ramenée à une mesure unique. Par exemple, les indices d’action sanitaire et sociale ou de criminalité sont meilleurs au Japon qu’aux États Unis, mais non l’indice de l’espace habitable par personne. Il existe quantité d’autres données que l’on peut consulter. Le PNB possède l’avantage immense d’être facilement accessible, et de représenter, pour le meilleur ou pour le pire, un étalon couramment accepté par la plupart des pays du monde. Il restera encore longtemps un terme clé du vocabulaire économique.