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 La tendance a grandir

Nous avons envisagé les principales tendances du revenu personnel ; passons à l’entreprise. Une transformation frappe aussitôt on constate le déclin marqué de la petite affaire indépendante sans employés en tant que forme principale d’entreprise.

En 1900, on comptait aux Etats Unis quelque 8 millions d’entreprises indépendantes, dont 5,7 millions de fermes. En 1980, nous l’avons vu au chapitre précédent, le nombre d’entreprises en nom personnel était passé à plus de 10 millions, dont 2,8 millions de fermes. Mais entre temps, la main d’oeuvre avait plus que triplé. En pourcentage du total des travailleurs, la proportion de travailleurs indépendants est tombée d’environ 30 % en 1900 à moins de 10 % aujourd’hui. Parallèlement au déclin de l’entreprise indépendante, on assiste à l’expansion des entreprises géantes. En 1900, elles naissaient à peine. En 1901, le financier J.P. Morgan créait la première société valant un milliard de dollars, en formant United States Steel Corporation par le regroupement d’une douzaines de petites entreprises. Cette année là, le capital total de toutes les sociétés évaluées à plus d’un million de dollars atteignait 5 milliards. En 1904, il atteignait 20 milliards et en 1980, ii dépassait les 5 billions (1012).

Que la tendance générale des quatre vingts années écoulées ait été l’émergence de la grande entreprise ne nous étonne guère. Il est plus intéressant de déterminer si sa croissance se poursuit, mais la question est plus difficile à résoudre, car elle dépend de ce que l’on entend par croissance.

Il ne fait aucun doute que la place occupée par les plus grosses sociétés dans le monde des affaires n’a fait qu’augmenter, au moins jusqu’au début des années 70, comme le montre le tableau ci dessous. Marx avait également raison lorsqu’il prévoyait cette évolution.

Nous voyons que les 100 premières sociétés détenaient en 1970 une part de l’actif total aussi importante que celle des 200 premières sociétés en 1948. Cette concentration croissante entre les mains des entreprises les plus puissantes n’équivaut cependant pas tout à fait à l’accroissement de la monopolisation, selon la définition que l’on en donne en général. Ce terme s’applique à la part d’une société sur un marché donné, par exemple la part de GM dans l’industrie automobile. Sur la plupart des marchés du monde économique, la part des sociétés géantes n’a pas connu une croissance décisive, elle a même souvent diminué, bien que la fortune globale du monde des affaires tende à se rassembler entre leurs mains.

Pouvons nous expliquer cette tendance à la concentration à long terme des actifs, comme nous l’avons fait de la tendance à l’augmentation du PNB ? Dans l’ensemble, un économiste définirait trois raisons principales de la naissance de l’entreprise géante. La première est que les progrès technologiques ont permis la production massive de biens ou de services à des coûts de plus en plus faibles. L’apparition de la grande entreprise est due en grande partie à la technique. Sans le moteur à vapeur, sans la machine outil et le chemin de fer, il est difficile d’imaginer comment la grande entreprise aurait pu naître.

Mais la technologie a donné bien d’autres possibilités, et en particulier un effet économique que nous appelons les économies d’échelle. La technologie a non seulement amplifié le processus de production mais elle l’a aussi rendu moins cher. Le coût unitaire a baissé à mesure que la production augmentait. On en trouve un exemple parfait dans l’énorme réduction du coût de fabrication des automobiles sur chaînes de montage par rapport à la construction à l’unité (voir encadré ci après).

Les économies d’échelle ont encore renforcé la tendance à la croissance. La première entreprise à mettre en oeuvre la production en série s’assurait en général sur la concurrence un avantage de prix de vente qui lui permettait de croître, et donc de pousser plus loin cet avantage. Ces réductions de coûts ont joué un très grand rôle dans l’apparition initiale des entreprises géantes dans bien des secteurs ; de même, l’absence de ces technologies explique pourquoi les entreprises géantes n’ont pu se manifester dans tous les domaines.

En second lieu, la concentration résulte des fusions d’entreprises. Depuis l’époque où J.P. Morgan créa US Steel, les fusions ont fortement contribué à la croissance des sociétés. La première vague de fusions, d’où naquirent les toutes premières grosses sociétés dont US Steel, eut lieu vers la fin du XIXe siècle

en 1890, la plupart des industries étaient compétitives sans qu’aucune ne domine ; en 1904, un ou deux géants, nés de fusions, avaient pris le contrôle d’au moins la moitié de la production de 78 industries différentes.

Entre 1951 et 1960, 1/5 des mille plus grosses sociétés disparurent ou plus exactement furent rachetées par d’autres. Dans l’ensemble, les fusions sont responsables des 2/5 de l’accroissement de la concentration constaté entre 1950 et 1970, le reste étant dû à la croissance interne.

Enfin, la concentration est accélérée par les cycles économiques. Les dépressions ou les récessions poussent les petites entreprises à la faillite et permettent aux sociétés plus importantes, dotées d’une meilleure assise financière, de les racheter à bon marché. C’est une fois de plus ce que Marx prévoyait. Quand un secteur industriel est menacé, les producteurs les plus faibles disparaissent ; les plus forts en sortent relativement renforcés. C’est ainsi par exemple que trois grands constructeurs américains d’automobiles Studebaker, Packard et Kaiser Motors ont succombé aux récessions modérées des années 50 et 60, et à la pression de la concurrence étrangère. En 1980, Chrysler échappa de peu à la faillite.

D’après les statistiques les plus récentes, la tendance des entreprises à grandir semble s’être atténuée, comme le montre une comparaison entre les chiffres de 1970 et 1975 dans les tableaux précédents. Par ailleurs, une vague de fusions paraît s’être déclenchée aux alentours de 1980.11 nous faudra attendre quelques années pour recueillir des données précises à cet égard. Quoi qu’il en soit, nous n’avons sans doute pas fini d’entendre parler des problèmes de concentration industrielle

en effet, les principaux facteurs de cette concentration progrès techniques, fusions et cycles économiques sont toujours présents.

Les syndicats manifestent des tendances comparables à celles de la grande entreprise, et leur histoire est souvent parallèle. Depuis 75 ans, le pourcentage de la main d’oeuvre appartenant à un syndicat est passé de 3,2 à 22,6. Le XXe siècle a donc vu apparaître, aux côtés de la grande entreprise, les grands syndicats. Or, comme le montre le tableau ci dessous, le pourcentage des ouvriers non agricoles syndiqués a en réalité connu un déclin depuis quelques années.