C’est pourtant la croissance qui attire tout d’abord l’attention. La caméra donne de l’économie une image exigeant un écran toujours plus vaste, plus large, car il lui faut enclore un fleuve de production toujours plus grand. Nous allons donc commencer par examiner cette hausse phénoménale de la valeur monétaire de la production totale. Nous appelons produit national brut, ou en abrégé PNB, la valeur de cette production qui recouvre la totalité des biens et des services produits par le secteur public aussi bien que par le secteur privé.
On voit que la valeur en dollars de l’ensemble de la production a été multipliée pratiquement par un facteur 100. Sans doute une réflexion vous a t elle déjà traversé l’esprit. Si l’on mesure la croissance de la production en comparant sa valeur monétaire au cours du temps, ce qui apparaît comme une croissance de l’activité économique peut fort bien n’être qu’une augmentation de prix.
Vous avez raison. Supposons qu’une économie ne produise que du blé, et que ce blé soit vendu un dollar en 1900 et 4 dollars en 1980. Imaginons à présent que la production réelle de blé reste inchangée d’une année à l’autre, un million de tonnes. Le calcul du PNB pour 1900 nous donne un million de dollars (un million de tonnes à un dollar la tonne) mais le même calcul pour 1980 nous donne, un PNB de 4 millions de dollars. Il faut donc libérer ces chiffres du facteur inflationniste. Pour cela, nous utiliserons les mêmes prix pour calculer la valeur de la production des deux années. Bien évidemment, quel que soit le prix choisi pour notre exemple, le PNB dans ce cas n’augmente pas.
Si nous calculons la valeur du PNB en utilisant les prix différents des années de production, le total monétaire prend le nom de PNB courant ou nominal. Mais si nous calculons la valeur du PNB sur plusieurs années, en n’utilisant que le prix d’une seule année, cela donne un PNB réel. Il est réel en ce sens que nous en avons éliminé la modification de la valeur de la production due simplement aux augmentations ou aux baisses de prix ; les résultats obtenus donnent la mesure des modifications réelles de la production et non de celles des prix de vente.
Il reste un ajustement à faire. La production a augmenté, mais la population en a fait autant. En 1900, la population des États Unis était de 76 millions d’habitants, en 1980 elle atteignait 227 millions. Pour ramener notre PNB réel à l’échelle humaine, il faut le diviser par la population pour obtenir le PNB par habitant. Le résultat est très étonnant. L’étude du passé, non seulement jusqu’en 1900 mais aussi loin qu’il est possible avec les statistiques dont nous disposons, fait apparaître une surprenante régularité de la croissance du PNB réel par habitant. On constate des hausses ou des baisses ponctuelles, parfois considérables, mais qui restent pour la plupart dans une frange de 10 % autour de la tendance générale.
Cette tendance elle même s’établit à environ 1,5 % par an en termes réels, par habitant. Ce pourcentage peut paraître minime, mais ce chiffre permet de doubler le niveau de vie réel par habitant tous les 47 ans. C’est la réalisation du modèle de croissance d’Adam Smith !
Comment expliquer cette tendance à la hausse, si longue et si régulière ? Il y a deux raisons essentielles. D’abord, la quantité des intrants dans le processus économique a augmenté. En 1900, la population active était de 27 millions de personnes, en 1980, elle atteignait presque 107 millions. Bien évidemment, un apport de main d’oeuvre plus important débouche sur une production accrue de biens et de services. L’apport quantitatif de nos investissements a également augmenté. Par exemple, en 1900, le total de l’énergie fournie par toutes les sources moteurs de toutes sortes, animaux de trait, navires, trains, etc. était de 65 millions de chevaux. En 1980, ce total était proche de 30 milliards.
En second lieu, la qualité des intrants s’est améliorée. La population active en 1980, plus nombreuse qu’en 1900, était aussi mieux formée et mieux scolarisée. L’un des moyens d’évaluation générale consiste à mesurer l’instruction globale de la population active. En 1900, où 6,4 % des actifs avaient dépassé l’école primaire, la totalité de la population représentait 223 millions d’hommes année de scolarisation. En 1980, où plus des deux tiers de la population étaient passés par des écoles secondaires, le total de la scolarisation dépassait le milliard d’hommes année.
La qualité des investissements avait également augmenté en même temps que la quantité. Nous trouvons un indice de l’importance de cette transformation dans le rôle que les routes goudronnées jouent dans la production. En 1900, il y avait aux Etats Unis environ 240 000 km de ces routes. En 1980, le total était de près de 6,5 millions de kilomètres. Cela représente une multiplication par plus de 25, mais cet accroissement n’apporte aucun élément de référence pour mesurer la différence réelle de capacité de circulation des deux systèmes routiers : le premier était constitué d’un réseau de routes empierrées, étroites, construites pour un trafic de 15 à 30 km/h en moyenne ; le second est fait de voies rapides, goudronnées ou bétonnées, à couloirs de circulation multiples.
Il existe bien d’autres sources de croissance, par exemple les modifications dans les activités et dans l’efficacité des exploitations à grande échelle, mais les principales restent l’augmentation de la qualité et de la quantité des intrants. L’amélioration de la qualité, en matière de capacités humaines, et de conception des biens d’équipement a joué d’ailleurs un rôle beaucoup plus important que la quantité. Des compétences et des techniques améliorées permettent à la main d’oeuvre d’accroître sa productivité, c’est à dire la quantité de biens et de services qu’elle peut produire en un laps de temps donné.