Les menages et le revenu
Les deux mondes des affaires nous donnent quelque idée de la structure économique de l’univers. Mais l’économie, ce n’est pas simplement des entreprises. Il ne faut pas oublier un autre élément important, les ménages les 60 millions de familles et les 27 millions de célibataires qui constituent, dans l’image de l’économie américaine, le facteur humain.
Qu’y a t il d’intéressant dans les ménages pour un économiste ? D’abord, les ménages sont la source de la population active, comme nous le verrons un peu plus tard. Mais le plus frappant, dans ce premier coup d’oeil, c’est que les ménages nous donnent l’indication de la répartition des revenus dans l’ensemble de l’économie. L’étude générale des familles et des célibataires de notre pays donne une image fidèle de sa richesse et de sa pauvreté.
Il existe toutes sortes de méthodes pour décrire la répartition des revenus. Nous appliquerons celle qui divise le pays cri cinq couches égales, comme un énorme gâteau. Ces couches nous permettront de définir en termes purement monétaires les grandes catégories que sont les pauvres, la classe ouvrière, la classe moyenne et ainsi de suite. Et nous verrons que ces chiffres sont très différents de ce que nous imaginons souvent.
La distribution des revenues en France
L’étude de la distribution des revenus soulève toujours un grand nombre de difficultés.
Dans le système statistique français, fortement influencé par la notion de catégorie socio professionnelle (CSP), les données se prêtent beaucoup plus à une étude de la distribution entre catégories qu’à celle de la distribution entre individus. Cette disposition ne permet pas d’étudier avec des informations fiables et officielles les phénomènes de l’extrême richesse ni de l’extrême pauvreté qui n’ont en commun qu’une caractéristique : celle de fuir toute lumière.
Distribution des salaires du secteur privé
En 1980, la rémunération mensuelle d’un élément moyen de la CSP « cadre supérieur » était de 11 880 francs, celle d’un ouvrier de 3 300 francs ; le rapport entre ces deux rémunérations s’établissait donc à 3,57. Cette information est malheureusement en elle même très pauvre. On pourrait l’exprimer en disant : « il existe dans le système français de statistiques une conception de la CSP « cadre supérieur » tellement large que son salaire moyen n’est que 3,57 fois le salaire moyen de l’ouvrier. »
Plus intéressante est l’information selon laquelle les 10 % mieux payés des salariés absorbent 25 % de la masse salariale (1980).
Eléments fragmentaires sur la distribution du revenu disponible par ménage
L’existence du secteur public, des professions indépendantes et de différents mécanismes de transfert amènent les statisticiens à s’intéresser à la distribution du revenu disponible par ménage (après incidence des impôts et des cotisations sociales). Cette distribution est naturellement plus resserrée que celle des revenus bruts puisque les impôts et cotisations tiennent compte des capacités contributives de chaque ménage. Il est possible de relever (1980) que ces revenus atteignent par an :
- 191 700 francs pour le groupe le plus riche, c’est à dire celui des professions indépendantes,
- 90 900 francs pour le groupe le moins favorisé (ouvriers).
Dans ce cas également il s’agit d’une distribution entre groupes, le groupe le plus favorisé étant trop ouvert pour révéler de fortes disparités. Remarquons en outre que si l’étude de la distribution des richesses au stade du revenu disponible par ménage tend à réduire les écarts, il faudrait aussi étudier la manière dont les différentes catégories participent aux services gratuits assurés par la collectivité. L’existence en France d’un système d’éducation supérieure gratuit Commençons par la tranche la plus basse qui, selon notre définition, regroupe 20 % des ménages les plus pauvres du pays. D’après les données recueillies par les services de l’état civil, nous savons que le plus haut revenu familial dans cette tranche inférieure de notre gâteau à cinq étages dépassait tout juste les 10 000 dollars en 1980. Pure coïncidence, cela correspond étroitement au revenu calculé par l’agence chargée des statistiques du travail comme correspondant à un niveau de quasi pauvreté pour une famille de quatre personnes.
L’encadré intitulé « La pauvreté » énumère quelques caractéristiques des familles pauvres, mais il nous faut noter deux faits supplémentaires. En premier lieu, on ne retrouve pas forcément d’un recensement à l’autre la totalité des familles classées pauvres à un moment donné. Un septième environ des ménages pauvres sont des jeunes en début de carrière. Certains de ces débutants à faible revenu échapperont à la pauvreté. De plus, un tiers des membres de la classe pauvre sont des personnes âgées. Beaucoup n’en faisaient pas partie à une période préalable et plus productive de leur vie économique. Cela veut dire également que certaines familles qui ne se classent pas parmi les pauvres à une époque donnée s’y retrouveront par la suite. La morale de tout cela est que la pauvreté n’est pas tout à fait statique. A tout moment, certains en sortent et d’autres y entrent. Ce qui compte évidemment, c’est le résultat net : s’inscrit il en plus ou en moins ? Nous verrons au chapitre suivant qu’il tend à diminuer lentement.
Une seconde caractéristique mérite d’être notée. 60 % des familles placées au dessous du plafond de la pauvreté comportent au moins un salarié leur pauvreté est donc le reflet d’une insuffisance salariale. Une part importante de la pauvreté est donc en somme due au fait que certains emplois ne sont pas suffisamment rémunérés pour élever le salarié au dessus du niveau de salaire minimum. Dans certaines régions, quelques travaux sont si mal payés que deux salariés dans une famille (surtout si l’un d’eux ne travaille que de manière saisonnière) ne suffisent pas à faire sortir la famille de la pauvreté. C’est fréquemment le cas par exemple pour les ouvriers agricoles ambulants et les immigrants, obligés de se contenter des emplois les moins demandés.
On définit généralement la classe ouvrière d’après l’emploi. Nous parlons de classe ouvrière à propos d’un ouvrier d’usine, mais non d’un vendeur de magasin, bien que l’ouvrier gagne souvent plus qu’un vendeur.
Mais maintenant, nous allons nous contenter de prendre ensemble les deux tranches suivantes du gâteau des revenus, et nous les appellerons classe ouvrière : cela regroupera les 40 % de la population qui se situent au dessus des pauvres. Nous avons choisi cette méthode pour définir quelle est la limite maximale du revenu d’une famille de la classe ouvrière. Il se situe juste au dessous de 25 000 dollars. Plus précisément, 40 % des familles américaines gagnent plus de 10 000 dollars mais moins de 25 000 dollars par an.
Les 3/5 de la population ainsi étiquetés-1/5 de pauvres, 2/5 de classe ouvrière-nous pouvons à présent aborder les niveaux de revenus des couches supérieures.
D’abord, les riches. Où commence la richesse ? 100 000 dollars par an, ce chiffre magique accompagnant les postes de responsabilité dans les grandes sociétés, est sans doute un niveau réaliste. L’Amérique compte probablement moins de 500 000 familles atteignant ce niveau. Elles ne sont que la garniture, le glaçage du gâteau.
Sous cette couche de vrais riches, il se trouve un groupe beaucoup plus important que nous appellerons la classe aisée. Elle est constituée des 5 % du haut de l’échelle : les médecins, les pilotes de ligne, les chefs d’entreprises, les avocats et même certains économistes. Ces 5 % regroupent environ 3 millions de familles.
Quel revenu faut il avoir pour s’y classer ? En 1980, il fallait un revenu familial de 54 000 dollars. Ces chiffres ne sont pas indifférents : on constate qu’il faut plus d’argent pour être riche, et moins pour appartenir à la classe aisée, qu’on ne le croît en général.
Reste à présent la classe moyenne celle à laquelle nous avons tous le sentiment d’appartenir. D’après notre découpage du gâteau, cette classe moyenne représente 35 % de la nation toutes les familles ayant un revenu supérieur à 25 000 dollars (plafond de la classe ouvrière) et inférieur à 54 000 dollars (plancher de la classe aisée). En 1980, un coupe marié moyen de race blanche, dont l’homme et la femme travaillent tous les deux, gagnait à peu près 25 000 dollars juste assez pour s’insérer sur le territoire économique de la classe moyenne. On ne s’étonnera donc pas que le sentiment d’appartenir à cette classe sociale soit si répandu dans la société américaine, quel que soit le métier ou le milieu social.
On constate évidemment des différences énormes dans la répartition des revenus aux États Unis. Paul Samuelson, qui est peut être le plus célèbre des économistes américains, a observé que si nous construisions une pyramide avec des éléments de jeux de construction, en prévoyant un étage pour 1 000 dollars de revenu, la pointe en serait bien plus haut que la tour Eiffel, Nous y voyons qu’un quart des ménages américains c’est à peu près l’ampleur du groupe que nous avons appelé les pauvres-ne possédait aucun patrimoine. Un second groupe, moitié plus important que celui que nous avons qualifié de classe ouvrière, ne détenait guère plus que la valeur nette de la voiture, du logement et peut être d’un petit compte d’épargne. Ce groupe comprend manifestement un bon nombre de familles que nous avons situées dans la classe moyenne.
Les chiffres récents apportent quelques précisions sur la répartition de la fortune au sommet. En 1972, ii y avait tout juste un peu moins de 13 millions de ménages possédant une fortune nette de 60 000 dollars ou plus : c’est à peu près le nombre de ceux qui constituent le 1/5 supérieur de la nation toute la classe moyenne plus la classe aisée et les riches. Sur ces 13 millions de détenteurs de fortune, 5 millions avaient des biens valant moins de 100 000 dollars la valeur d’une maison et d’une police d’assurance modeste par exemple et 5 millions encore possédaient entre 100 000 et 200 000 dollars, somme représentant probablement des comptes d’épargne, une assurance vie, quelques biens immobiliers et peut être un portefeuille boursier. C’est là une aisance, sans aucun doute, mais qui n’a rien de princier.
Nous trouvons ensuite quelque 2 millions de familles dont les biens s’évaluent entre 200 000 et 500 000 dollars. Ce nombre correspond à peu près aux 5 % supérieurs de la population. C’est là sans aucun doute une catégorie cossue, mais comparé avec la suite, ce n’est pas encore la richesse. En 1972, on évaluait à 425 000 le nombre de familles dont l’actif valait entre un demi million et un million de dollars, et à 225 000 à peine le nombre de familles possédant un million de dollars ou plus. Ce sont là ce que nous appelons les millionnaires.
Quelle est la fortune totale que détiennent les millionnaires ? Nous n’en savons trop rien. Les évaluations établies dans les années 60 indiquent que les familles de millionnaires possédaient entre la moitié et les trois quarts du montant de toutes les valeurs boursières et de toutes les propriétés privées, mais ces chiffres peuvent avoir changé sous l’effet de l’inflation. D’après une enquête effectuée en 1979 par la US Trust Company, le nombre de familles possédant un million de dollars ou plus en actif est passé à 520 000, soit plus du double du chiffre concernant 1972. D’autre part, on constate à l’évidence que les familles très fortunées ont été gravement touchées par l’inflation, car les actions et les obligations, principaux éléments d’une grande fortune, n’ont pas suivi la hausse des prix. En termes réels, un millionnaire de 1972 à portefeuille moyen aurait en 1981 perdu à peu près la moitié de sa fortune.
Nous devrions en savoir plus sur le patrimoine des ménages les plus aisés, car la forte concentration du capital ne fait aucun doute. Les classes moyennes et ouvrières perçoivent un revenu de leurs biens sous la forme d’intérêts de leur compte d’épargne, ou dans le cadre de leur plan de retraite, mais l’ensemble des dividendes et des intérêts va aux familles des couches supérieures. C’est là un secteur essentiel pour lequel nos connaissances économiques sont insuffisantes.
Ces chiffres font apparaître qu’en termes économiques ordinaires, que ce soit d’après le chiffre d’affaires réalisé ou le nombre d’employés, le secteur privé est beaucoup plus important que le secteur public. Mais ce serait sous estimer la taille et la richesse de l’État. Quelle valeur attribuer aux terres qui constituent la nation, et dont un tiers appartient au gouvernement fédéral ? Quelle est la valeur économique de l’organisation de défense nationale ? Quelle est la valeur du droit exclusif de frapper la monnaie que détient le gouvernement ? Ces questions réduisent à néant notre tentative de comparaison entre la taille relative du monde des affaires et celle de l’État.
Il est cependant deux points à souligner nettement avant de tenter de situer l’État dans le schéma économique général. Tout d’abord, ce terme d’État ne désigne pas uniquement le gouvernement fédéral. Nous verrons que ce dernier joue un rôle crucial dans l’économie à bien des égards. Il ne faut pas perdre de vue que les différents États américains et les administrations locales sont plus importants que le gouvernement fédéral en tant que source d’emploi ou de production. Le tableau ci dessous mérite d’être étudié sous cet angle, car il résume toutes les activités non fédérales qui font partie du secteur public et dont la gamme est beaucoup plus vaste que ne semble l’indiquer ce terme un peu bureaucratique.
En second lieu, la variété des productions du secteur public nous rappelle que l’État n’est pas simplement un poids mort pesant sur l’économie, comme beaucoup tendent à le penser. Quiconque a fait ses études dans une école communale, a été soigné dans un hôpital, a circulé sur une route ou voyagé dans un avion utilisant un système public de radioguidage, a bénéficié des productions de ce secteur et pris conscience de leur importance. Même ceux qui soulignent la bureaucratie et l’inefficacité insensée de certaines activités administratives (et dont l’administration n’a d’ailleurs pas le monopole) doivent comprendre que le système de la libre entreprise lui même dépend d’un produit invisible sur lequel repose cette économie, comme toutes les économies : la loi et l’ordre.