Marx fut le prophète intellectuel du capitalisme en tant que système autodestructeur ; John Maynard Keynes fut l’ingénieur du capitalisme restauré. Cette déclaration n’est pas aujourd’hui admise par tous. Pour certains, les doctrines de Keynes sont aussi dangereuses et subversives que celles de Marx étrange ironie du sort, puisque Keynes lui même était entièrement opposé à la pensée marxiste et totalement favorable au maintien et à l’amélioration du système capitaliste.
La raison de la défiance que continuent d’éveiller les idées de Keynes est qu’il est, plus que tout autre économiste, le père d’une idée de l’économie « mixte » dans laquelle l’intervention de l’État joue un rôle crucial. Pour beaucoup, à notre époque, l’ensemble des activités de l’État apparaît au mieux comme suspecte, et au pire comme tout à fait pernicieuse. Dans certains milieux, le nom de Keynes est donc fort mal vu. Quoi qu’il en soit, il reste l’un des grands novateurs dans cette discipline, un esprit qu’il faut classer, avec Smith et Marx, parmi les plus influents que notre profession ait connus. Comme le déclare Milton Friedman, prix Nobel et conservateur convaincu : « A présent, nous sommes tous keynésiens. »
Ces grands économistes furent le produit de leur époque : Smith, la voix du capitalisme naissant, plein d’optimisme ; Marx, le porte parole des victimes de sa plus noire période industrielle ; Keynes, le produit d’une époque plus proche encore de nous, la grande crise des années 30.
La crise s’abattit sur l’Amérique comme un typhon. La moitié de la valeur de toute production disparut sans laisser de traces. Le quart de la main d’oeuvre perdit son emploi. Plus d’un million de familles urbaines virent saisir leur maison hypothéquée et se trouvèrent sans logement. Neuf millions de comptes d’épargne furent absorbés quand les banques fermèrent, dont beaucoup définitivement.
Face à cette terrible réalité du chômage et de la perte des revenus, les économistes, pas plus que le monde des affaires ou les conseillers de l’État, n’avaient de solution à proposer. En fait, les économistes étaient aussi stupéfaits du comportement de l’économie que pouvait l’être le peuple américain lui même. Par bien des côtés, cette situation rappelle l’incertitude que partagent aujourd’hui face au processus inflationniste le public et notre profession.
C’est dans ce cadre d’effroi et presque de panique que parut le grand oeuvre de Keynes : La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Livre compliqué, beaucoup plus technique que La Richesse des nations ou Le Capital. La Théorie générale portait cependant un message assez simple à comprendre. Le niveau général d’activité économique d’un système capitaliste, disait Keynes (et Marx comme Adam Smith eussent été d’accord avec lui), est déterminé par l’empressement des entrepreneurs à investir. De temps à autre cet empressement se trouve arrêté par des considérations qui rendent difficile voire impossible l’accumulation de capital : nous avons vu dans le modèle de Smith le risque d’une hausse trop rapide des salaires, et la théorie de Marx soulignait les difficultés pouvant apparaître à chaque étape.
Mais tous les économistes précédents, même Marx dans une certaine mesure, pensaient qu’une défaillance dans l’accumulation de capital serait un revers temporaire, portant son remède en lui même. Dans le modèle de Smith, l’augmentation de la masse des jeunes travailleurs contient les salaires dans des limites raisonnables. D’après Marx, chaque crise (jusqu’à la dernière) offre aux entrepreneurs survivants de nouvelles possibilités de reprendre leur recherche du profit. Le diagnostic de Keynes était toutefois plus sévère. Il montra qu’un système de marché pouvait atteindre une position d’équilibre de sous emploi, sorte d’état de stagnation permanente, en dépit de la présence de chômeurs et d’équipements industriels inutilisés. L’aspect révolutionnaire de la théorie de Keynes, c’est qu’il n’existe pour lui, dans le système de marché, aucune propriété auto correctrice capable d’entretenir la croissance du capitalisme.
Nous comprendrons mieux la nature du diagnostic de Keynes après avoir étudié l’économie un peu plus à fond, mais on voit déjà à quelle conclusion cela le conduisait. S’il n’existe aucun facteur pour faire redémarrer automatiquement l’accumulation de capital, une économie trop enfoncée dans le marasme risquerait d’y rester, à moins que l’on ne découvre un substitut aux investissements. Cette stimulation ne pouvait provenir que d’une seule source possible : l’État. Le point capital du message de Keynes est donc que les dépenses de l’État pourraient jouer un rôle essentiel dans l’économie politique d’un capitalisme en crise et cherchant à en sortir.
L’efficacité des remèdes préconisés par Keynes et les conséquences des dépenses de l’Etat sur un système de marché sont devenues de grands sujets de discussion pour les économistes contemporains, et nous y reviendrons un peu plus tard. Mais nous voyons déjà le rôle que l’oeuvre de Keynes joua dans la transformation de la conception même du système économique où nous vivons. La vision d’Adam Smith conduisait à la philosophie du laissez faire, où on laissait au système le soin d’engendrer sa propension naturelle à la croissance et à l’ordre interne. Marx prônait un point de vue tout à fait différent, dans lequel l’instabilité et la crise constituaient des risques constants, mais évidemment Marx ne s’intéressait pas aux politiques destinées à maintenir le fonctionnement du capitalisme. La philosophie de Keynes est aussi éloignée de celle de Marx que de celle de Smith. Car si Keynes a raison, le laissez faire n’est pas la politique à suivre pour le capitalisme surtout en période de dépression. Et si Keynes a raison quant au remède, les sinistres pronostics de Marx sont également faux ou du moins on peut leur donner tort.
Mais Keynes a t il raison ? Smith a t il raison ? Marx a t il raison ? Ces points d’interrogation composent dans une large mesure le cadre de tous les problèmes économiques actuels. C’est pourquoi, même si leurs théories font partie de notre Histoire, les grands philosophes sont aussi contemporains. Un jeune auteur faisait remarquer un jour impatiemment à T.S. Eliot qu’il lui semblait vraiment inutile d’étudier les penseurs du passé, puisque nous en savons tellement plus qu’eux. « Oui, répondit Eliot. Ils sont ce que nous savons ».