Ce coup d’oeil sur l’histoire économique nous a donné quelques renseignements sur le capitalisme, système social auquel l’économie s’intéresse principalement. Mais nous ne savons pas encore ce qu’est l’économie elle même. Peut être avons nous cependant déjà compris que l’économie traite surtout « du » capitalisme qu’elle est une tentative pour expliquer comment une société liée par les forces du marché plutôt que par la tradition ou l’autorité, animée par une technologie indocile plutôt que par l’inertie, peut tenir debout et fonctionner.
Il n’est pas de meilleur moyen de saisir cet objectif fondamental de l’économie que d’étudier les oeuvres de trois des plus grands économistes du monde Adam Smith, Karl Marx et John Maynard Keynes. Inutile de préciser que ces trois noms déclenchent des modifications de la pression sanguine tout à fait différentes selon que le lecteur est un conservateur, un radical, un libéral. Mais ce n’est pas notre objectif. Ce que nous voulons, c’est expliquer ce que Smith, Marx et Keynes voyaient quand ils observaient le capitalisme, car leur vision définit encore aujourd’hui le domaine de l’économie pour tout le monde, de droite comme de gauche.
Adam Smith est le saint patron des économistes, un personnage d’une stature exceptionnelle sur le plan intellectuel. Sa célébrité est due à son chef d’oeuvre, dont tout le monde a entendu parler sans que personne ou presque ne l’ait lu, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, publié en 1776, l’année de la Déclaration d’indépendance américaine. Tout bien considéré, nous aurions du mal à définir lequel de ces documents eut la plus grande importance sur le plan historique. La Déclaration était un appel neuf à une société consacrée à « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur ». La Richesse des nations expliquait le fonctionnement d’une telle société.
Smith commence par poser une question embarrassante. Les acteurs du système de marché, nous le savons, sont tous poussés par le désir de gagner de l’argent « d’améliorer leur condition », comme le dit Smith. La question est évidente : comment une société de marché peut elle empêcher les individus intéressés, avides, de rançonner leurs concitoyens ? Comment une situation sociale viable peut elle découler d’une motivation aussi dangereusement antisociale que l’intérêt personnel ?
La réponse nous met en relation avec l’un des mécanismes centraux du système de marché, celui de la concurrence. Toute personne qui n’obéit qu’à son intérêt individuel, qui ne pense à personne d’autre, doit affronter une foule d’autres personnes aux motivations similaires. Le résultat est que chacun des acteurs du marché, qu’il achète ou qu’il vende, doit suivre les prix fixés par la concurrence.
Dans le type de concurrence dont parle Smith, un fabricant tenté de demander plus cher que les autres ne pourra pas trouver d’acheteur. Un demandeur d’emploi qui demande plus que la rémunération courante ne trouve pas de travail. Et un employeur qui tente de payer moins que ses concurrents ne trouve pas d’ouvriers pour occuper les emplois vacants. De cette manière, le mécanisme de marché impose à ses participants une discipline : les acheteurs doivent enchérir sur les autres acheteurs et ne peuvent donc s’unir contre les vendeurs ; les vendeurs doivent le disputer à d’autres vendeurs et ne peuvent donc imposer leur volonté aux acheteurs.
Mais le marché possède une seconde fonction tout aussi importante. Smith démontre qu’il est capable de pourvoir à la production des biens que la société désire, en quantité voulue, sans que quiconque émette la moindre réglementation. Supposons que les consommateurs souhaitent se procurer plus de marmites et moins de casseroles que l’on n’en fabrique. Le public achètera la totalité du stock de marmites, dont les prix augmenteront. Par contre, les affaires seront mauvaises pour les casseroles ; les fabricants cherchant à se débarrasser de leur stock, les prix baisseront.
C’est alors qu’intervient une force d’équilibre. En même temps que les prix des marmites, les profits dans ce secteur augmenteront ; en même temps que les prix des casseroles, les profits de ce secteur diminueront. Là encore, la recherche de l’intérêt personnel entre en jeu. Les employeurs du secteur favorisé des marmites chercheront à s’étendre, en se procurant d’autres facteurs de production plus d’ouvriers, plus d’espace, plus d’investissements en capitaux ; dans le secteur des casseroles, les employeurs en difficulté réduiront leur utilisation des facteurs de production, emploieront moins de monde, abandonneront certains locaux, réduiront leurs investissements.
La production des marmites va donc augmenter en même temps que diminuera celle des casseroles. Et c’est justement ce que souhaitait le public. Les pressions du marché dirigent les activités égoïstes des individus comme si une « main invisible » (pour utiliser la formule merveilleuse de Smith) les orientait dans les voies de la responsabilité sociale. Ainsi, le fonctionnement du système concurrentiel transforme un comportement égoïste en résultats utiles sur le plan social. La main invisible termes décrivant l’ensemble du processus maintient la société en bonne voie, en veillant à ce qu’elle produise les biens et les services nécessaires.
La démonstration donnée par Smith de la manière dont un marché accomplit cet exploit extraordinaire n’a jamais perdu son intérêt. Une bonne part de la science économique, nous le verrons plus tard en détail, consiste à étudier avec soin comment agit la main invisible. Non pas qu’elle agisse toujours il existe des secteurs de la vie économique où son influence ne se fait pas sentir du tout. Dans tout système de marché, par exemple, la tradition continue de jouer son rôle dans certaines méthodes de rémunération, telles que le pourboire. L’autorité conserve aussi son action dans les affaires, ou dans l’exercice du pouvoir de l’État, notamment dans la fiscalité. De plus, le système de marché n’a aucun moyen de fournir certains biens publics, ceux qui ne peuvent être mis sur un marché privé, par exemple la défense nationale, la loi et l’ordre public. Smith le savait. Il admettait que ces biens dussent être fournis par le gouvernement. Par ailleurs, le marché ne répond pas toujours aux critères éthiques ou esthétiques de la société, à moins qu’il ne produise des biens dont la création est profitable, mais la consommation néfaste. Nous étudierons ces problèmes à leur tour. Pour l’instant, contentons nous d’admirer la perspicacité étonnante de Smith, qui sut montrer à sa génération et aux suivantes qu’un système de marché est une force sur laquelle on peut compter pour l’approvisionnement fondamental de la société.
Il a également su démontrer sa capacité autorégulatrice. La plus belle conséquence du système de marché est qu’il est son propre gardien. Si les prix, les salaires ou les profits de quelqu’un s’écartent des niveaux fixés pour l’ensemble, les forces de la concurrence les remettront en ligne. Et cela nous conduit à un étrange paradoxe : le marché, sommet de la liberté économique, se révèle le plus rigoureux des tyrans en matière d’économie.
Le marché assurant sa propre régulation, Smith était opposé à toute ingérence de l’État dans le fonctionnement de l’intérêt individuel et de la concurrence. Le laissez faire devint donc sa philosophie fondamentale, comme il le reste aujourd’hui pour les économistes d’esprit conservateur. Mais sa foi dans la main invisible ne faisait pas de Smith un conservateur conventionnel. Ce qu’il exprime à propos de l’interventionnisme étatique, c’est la prudence et non l’opposition formelle. De plus, La Richesse des nations est parsemé de remarques acerbes sur les manières « viles et rapaces » de la classe industrielles, et manifeste une sympathie ouverte pour le sort du travailleur, situation assez peu appréciée à l’époque de Smith. Ce qui, en dernier ressort, fait de Smith un conservateur, et sur ce point il est en parfait accord avec les opinions modernes , c’est sa conviction que le système de la « liberté parfaite » fondée sur la liberté économique serait finalement favorable au bien public.
C’est évidemment une question sur laquelle nous reviendrons plusieurs fois. Mais nous n’en avons pas encore fini avec Adam Smith, car sa vision remarquable d’un système de marché parfaitement cohérent s’accompagne d’une autre vision nouvelle et tout aussi remarquable. Smith avait entrevu que le système de la « liberté parfaite » le système de marché livré à
lui même, connaîtrait la croissance, que la richesse d’une telle nation augmenterait régulièrement.
Quelle serait l’origine de cette croissance ? Ici, comme précédemment, la force motivante est la recherche de l’amélioration individuelle, la soif du profit, le désir de gagner de l’argent. Cela implique que chaque employeur cherche constamment à accumuler plus de capitaux, à accroître la richesse de l’entreprise ; cela aboutit pour chacun à chercher une augmentation des ventes dans l’espoir d’un plus grand profit.
Mais comment augmenter les ventes à une époque où la publicité telle que nous la connaissons n’existait pas encore ? La solution de Smith était d’améliorer la productivité : augmenter le rendement de la main d’oeuvre. Et le moyen d’augmenter cette productivité était vite trouvé : améliorer la division du travail.
La division du travail joue donc un rôle essentiel dans la richesse croissante (nous dirions la production croissante) des nations, telle que la conçoit Smith, comme le démontre de manière inoubliable cette célèbre description d’une fabrique d’épingles
« Un homme étire le fil métallique, un autre le redresse, un troisième le coupe, un quatrième l’appointe, un cinquième en meule l’extrémité qui recevra la tête ; fabriquer la tête exige deux ou trois opérations distinctes ; sa mise en place est une affaire spéciale ; l’étamage en est une autre ; c’est même un métier en soi que de piquer les épingles sur le papier... J’ai visité une petite fabrique de ce type qui n’employait que dix hommes et où certains d’entre eux accomplissaient de ce fait deux ou trois opérations distinctes. Mais bien qu’ils fussent pauvres et donc assez mal équipés des machines nécessaires, ils pouvaient, en s’y attachant, fabriquer entre eux quelque 12 livres d’épingles dans la journée. Il y a dans une livre plus de 4 000 épingles de taille moyenne. Ces dix personnes pouvaient donc fabriquer à elles seules plus de 48 000 épingles par jour... Mais s’ils avaient ouvre séparément et indépendamment.., ces hommes n’auraient certainement pu fabriquer chacun vingt ou même une seule épingle dans la journée’. »
Comment renforcer la division du travail ? Smith accorde une importance fondamentale à ce qu’il a déjà signalé dans sa description de la fabrication des épingles : les machines constituent la clé du problème. La division du travail, et par conséquent la productivité de la main d’oeuvre augmente lorsque les tâches de production peuvent être assumées, ou assistées, par la machine. Ainsi, toute entreprise cherchant à s’étendre est naturellement conduite à augmenter son équipement en machines en vue d’améliorer la productivité de ses ouvriers. Le système de marché devient donc une force immense pour l’accumulation du capital, principalement sous la forme de machines et d’équipement.
De plus, Smith fait apparaître un aspect remarquable des propriétés autorégulatrices du système de marché en tant qu’institution de croissance. Nous avons vu que la croissance provient de l’installation par l’employeur de machines améliorant la division du travail. Mais quand les employeurs augmentent ensuite leurs effectifs, les salaires ne vont ils pas s’élever du fait de la concurrence sur le marché de la main d’oeuvre ? Et cela n’aboutira t il pas à réduire les profits et à absorber les fonds qui permettraient l’achat de machines ?
Là encore, le marché est son propre régulateur. Car Smith montre qu’à la demande accrue de main d’oeuvre correspondra une offre accrue, de sorte que les salaires ne monteront pas, ou modérément. La raison est plausible : à l’époque de Smith, la mortalité infantile était énorme. « Il n’est pas rare, écrit Smith,... dans les Highlands d’Ecosse, pour une mère ayant porté vingt enfants, de ne pas en avoir deux vivants. » Avec l’augmentation des salaires et l’amélioration de la nourriture familiale, la mortalité infantile déclinerait. Bientôt, la main d’oeuvre disponible serait plus importante : à l’époque de Smith, on commençait à travailler à dix ans. Cette main d’oeuvre plus vaste freinerait l’augmentation des salaires et l’accumulation de capital pourrait se poursuivre. De même que le système assure sa viabilité à court terme par autorégulation de la production des marmites et des casseroles, il assure sa viabilité à long terme par autorégulation de sa croissance régulière.
Smith nous parle évidemment d’un monde depuis longtemps disparu, d’un monde où une fabrique employant dix personnes, bien que petite, mérite mention ; où les résidus des restrictions mercantilistes et même féodales déterminent le nombre d’apprentis qu’un employeur peut embaucher dans bien des professions ; où les syndicats ouvriers sont presque tous illégaux ; où il n’existe pratiquement aucune législation sociale, et surtout où la grande majorité de la population est très pauvre.
Et pourtant, Smith entrevoit deux des attributs essentiels d’un système économique qui n’est pas encore tout à fait éclos à son époque : d’abord qu’une société composée d’individus concurrentiels, lancés à la recherche du profit, peut assurer son approvisionnement régulier en matières premières par les mécanismes autorégulateurs du marché ; ensuite, qu’une telle société tend à accumuler le capital et, ce faisant, à renforcer sa productivité et sa richesse. Ces aperçus ne sont pas tout. Nous avons déjà mentionné que le mécanisme de marché ne fonctionne pas toujours bien, et les deux économistes dont nous allons parler à présent démontrent que le processus de croissance n’est pas dépourvu de défauts graves. Pourtant, ces visions restent parfaitement valables ; le plus étonnant, deux siècles après, ce ne sont pas les erreurs de Smith, mais la justesse de ses prévisions. Nous autres, économistes, sommes encore vraiment ses élèves.
Pour la plupart des Américains, et pour beaucoup de lecteurs, le nom de Karl Marx fait naître des images révolutionnaires. Et c’est parfaitement exact dans une certaine mesure. Mais pour ce qui nous intéresse ici, Marx est bien plus qu’un activiste politique : un penseur économique doté d’une vision pénétrante et profonde, peut être le plus remarquable analyste de la dynamique du capitalisme que le monde ait connu. Nous n’essaierons donc pas de défendre ou d’attaquer sa philosophie politique : ce qui nous intéresse, c’est la différence entre sa vision du capitalisme et celle de Smith.
Adam Smith avait été l’architecte de l’ordre et du progrès capitaliste, Marx cri diagnostiqua les troubles et la disparition finale. Leurs différences sont enracinés dans les manières tout à fait opposées dont ils voyaient l’histoire. Pour Smith, l’histoire était une succession d’étapes franchies par l’humanité, par ascension constante des sociétés « primitives et rustiques » de chasseurs et de pêcheurs jusqu’au stade final de la société commerciale. Marx voyait l’histoire comme une lutte continuelle entre les classes sociales, les classes dirigeantes s’opposant à chaque époque aux classes dirigées.
De plus, Smith croyait qu’une société commerciale apporterait une solution harmonieuse et acceptable par tous au problème de l’intérêt individuel dans un cadre social qui subsisterait définitivement ou du moins pendant longtemps. Marx voyait la lutte des classes déboucher sur des tensions et des antagonismes, et n’accordait aucun caractère permanent à la société capitaliste. C’est même la lutte des classes elle même, exprimée par l’opposition sur les salaires et les profits, qui devait être la force principale pour transformer le capitalisme et finalement le détruire.
Une bonne part de l’intérêt porté aux oeuvres de Marx est centrée sur ses perspectives et ses objectifs révolutionnaires. Mais Marx l’économiste nous intéresse pour une autre raison : il voyait aussi le marché comme une force puissante d’accumulation de capital et de richesse.
Toutefois, sa vision d’une situation conflictuelle le porte à définir le processus bien autrement que Smith, surtout dans le volume 2 du Capital. Telle que Smith l’envisageait, nous l’avons vu, la croissance est un processus autorégulé, à progression régulière, sans à coups. La conception de Marx est tout à fait opposée. Pour lui, la croissance est un chemin semé de pièges, un processus menacé à tout instant de crise et de dysfonctionnement.
Marx commence par considérer le processus d’accumulation tout à fait comme un homme d’affaires. Le problème est d’obtenir un profit à partir d’une somme donnée de capital de l’argent en banque ou investi dans une société. Comment, nous dit Marx, M (une somme d’argent) deviendra t il M’, une somme plus importante ?
La réponse de Marx voit d’abord les capitalistes utiliser leur argent pour acheter des produits et du travail. Ils préparent ainsi le système de production, se procurent les matières premières ou les produits semi finis dont ils ont besoin, et s’assurent la capacité de travail de la main d’oeuvre. Le risque de crise se trouve ici dans la difficulté que les capitalistes peuvent rencontrer à se procurer des matières premières ou des travailleurs au prix souhaité. Dans ce cas, si par exemple la main d’oeuvre est trop chère, M ne change pas et le processus d’accumulation ne commence pas.
Mais supposons que sa première étape se déroule normalement. Le capital en argent est à présent transformé en effectif d’employés et stock de produits. Il faut ensuite les combiner par le processus de production, c’est à dire consacrer du travail aux matières et faire passer matières premières et produits semifinis à l’étape suivante.
C’est là, à l’usine, que Marx voit la genèse du profit. A son avis, le profit repose sur la possibilité pour le capitaliste de payer la force de travail la capacité de travail de la main d’oeuvre moins cher que la valeur réelle ajoutée par le travail au produit que les travailleurs contribuent à fabriquer. Cette théorie de la plus value en tant que source de profit est très importante dans l’analyse que Marx fait du capitalisme, mais elle n’est pas essentielle à notre propos. Notons simplement en passant que le processus du travail est un autre stade où l’accumulation capitaliste peut se trouver bouleversée. S’il y a grève, ou engorgement dans la production, le capital monétaire (M) investi en produits et en force de travail ne progressera pas vers son objectif, une somme d’argent plus importante (M’).
Mais supposons là aussi que tout aille bien et que les ouvriers transforment dûment les tôles d’acier, les enveloppes de caoutchouc et les pièces de tissu en automobiles. Ces automobiles ne sont pas encore de l’argent. Il faut les vendre, et nous retrouvons là bien entendu les problèmes familiers du marché : erreur de prévisions sur le goût du public, déséquilibre entre l’offre et la demande, récession qui diminue le pouvoir d’achat de la société.
Si tout va bien, les produits seront effectivement vendus moyennant M’, plus grand que M. Dans ce cas, le circuit d’accumulation est complet, et les capitalistes pourront disposer d’une nouvelle somme M’, qu’ils souhaiteront consacrer à un nouveau cycle dans l’espoir d’obtenir M. Mais nous constatons qu’au contraire du modèle de croissance régulière imaginé par Adam Smith, le processus d’accumulation tel que l’envisage Marx est parsemé de pièges et de dangers. La crise est possible à chaque étape. D’ailleurs, d’après la théorie complexe que Marx expose dans Le Capital, la tendance inhérente au système est d’engendrer la crise et non de l’éviter.
Nous ne suivrons pas la théorie de Marx sur le capitalisme, si ce n’est pour noter qu’elle est centrée sur une analyse compliquée de la manière dont la plus value (le travail non rémunéré qui est source de profit) se trouve étranglée par la mécanisation. Le lecteur désireux d’approfondir l’analyse marxiste devra recourir à d’autres ouvrages, qui sont d’ailleurs nombreux.
Ce qui nous intéresse chez Marx, c’est qu’il fut le premier théoricien à souligner l’instabilité du capitalisme. Adam Smith est à l’origine de l’idée que la croissance est l’une des caractéristiques intrinsèques du capitalisme, mais c’est à Marx que nous devons le concept de croissance incertaine et vacillante, très différente du processus assuré, cybernétique, que Smith décrit. Marx établit clairement que l’accumulation capitaliste doit surmonter les incertitudes liées au système de marché et les tensions des demandes contradictoires du travail et du capital. L’accumulation de richesses, objectif constant de l’industrie, n’est pas toujours à sa portée.
Dans Le Capital, Marx voit l’instabilité croître jusqu’à l’écroulement final du système. Son raisonnement implique deux autres pronostics très importants. Premièrement, les crises successives secouant l’économie auront pour conséquence l’augmentation régulière de la taille des entreprises. A chaque crise, les petites entreprises font faillite et leurs actifs sont rachetés par les survivantes. La tendance à la grande entreprise fait donc partie intégrante du capitalisme.
En second lieu, Marx escompte une intensification de la lutte des classes par suite de la « prolétarisation » de la maind’oeuvre. Un nombre toujours croissant de petits producteurs et d’artisans indépendants disparaîtront au cours de cette croissance parsemée de crises. La structure sociale se réduira donc à deux classes-un petit groupe de gros capitalistes et une grande masse de travailleurs, prolétaires amers.
En dernière analyse, cette situation ne pourra subsister. Comme l’écrit Marx :
« A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d’évolution sociale, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés ».
Une bonne part des controverses économiques suscitées par Marx est centrée sur les questions suivantes : le capitalisme finira t il par se détruire lui même ? Ces tensions internes, « ces contradictions » comme Marx les appelle, seront elles finalement trop fortes pour que le mécanisme de marché les surmonte ?
Il n’existe pas de réponse simple à ces questions. Les critiques de Marx ’affirment avec véhémence que le capitalisme ne s’est pas écroulé, que la classe ouvrière n’est pas devenue de plus en plus misérable, et qu’un certain nombre des prévisions de Marx, par exemple celles de la tendance au déclin du profit, ne se sont pas vérifiées.
Les partisans de Marx sont de l’avis contraire. Ils soulignent que le capitalisme a bien failli s’écrouler dans les années 30. Ils notent qu’un nombre croissant d’individus sont réduits au statut de prolétaires, et travaillent pour une entreprise capitaliste plutôt que pour eux mêmes. En 1800, par exemple, 80 % des Américains travaillaient à titre indépendant, ce chiffre est de 10 % aujourd’hui. Les mêmes soulignent que la dimension des entreprises a constamment augmenté et que Marx prévoyait, ce qui s’est vérifié, que le système capitaliste se répandrait jusque dans les régions non capitalistes d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique.
Il est peu probable que la contribution de Marx à l’analyse sociale puisse être évaluée de cette manière. Il a sans aucun doute énoncé de nombreuses affirmations dont la justesse est étonnante ; sans aucun doute non plus, il a émis sur l’avenir du capitalisme des théories qui semblent fausses. Beaucoup d’économistes n’acceptent pas le diagnostic de Marx qui considère la lutte des classes comme le principal moteur de transformation des sociétés capitalistes et précapitalites, ni son pronostic de l’établissement inévitable du socialisme. Mais ce n’est pas sur cela que repose en fait la réputation de Marx, c’est sur sa vision du capitalisme comme système sous tension, dont la conséquence est un processus d’évolution continuelle. On ne peut guère nier la justesse de cette analyse.
Les oeuvres de Marx contiennent bien autre chose que les quelques principes économiques dont nous venons de parler. Il ne faut d’ailleurs pas le considérer principalement comme un
économiste, mais plutôt comme le pionnier d’un nouveau type de pensée sociale critique le sous titre du Capital est d’ailleurs une critique de l’économie politique.
Dans la galerie des grands penseurs universels, où Marx a indubitablement sa place, c’est chez les historiens qu’il faudrait le ranger plutôt que chez les économistes. Sa statue devrait être placée au centre, au point de rencontre de nombreux axes de pensée : analyse sociologique, enquête philosophique et, bien sûr, économie.
La contribution la plus durable de Marx fut une étude pénétrante des apparences de notre système social et des manières dont nous considérons ce système, dans le but d’en atteindre l’essence, enfouie très loin de la surface. Ce n’est pas cet aspect des travaux de Marx que nous étudierons ici, mais on ne peut l’oublier, car il justifie l’intérêt persistant porté à sa pensée.
Que dire enfin des rapports entre Marx et le communisme actuel ? C’est là le sujet d’un ouvrage sur les aspects politiques et non économiques du marxisme. Marx lui même était un fervent démocrate, mais un homme fort intolérant. Chose plus importante encore, son système de pensée était intolérant, et peut donc avoir encouragé l’intolérance chez les partis révolutionnaires qui ont fondé leur réflexion sur la sienne. Marx mourut bien avant l’apparition du communisme. Nous ne pouvons savoir ce qu’il en aurait pensé, sans doute eût il été horrifié de ses excès, tout en conservant l’espoir dans son avenir.