Ce dynamisme nouveau donna naissance à la révolution industrielle, premier chapitre d’une période historique non encore achevée et au cours de laquelle des transformations stupéfiantes et continuelles devaient bouleverser à la fois les techniques de production et le tissu même de la vie quotidienne.
L’histoire tient en quelques chiffres. De 1701 à 1802, à mesure que se perfectionnaient les techniques de filature et de tissage. De 1788 à 1839, où les procédés de fabrication du fer subirent les premiers bouleversements technologiques, la production de fonte passa de 68 000 à 1 347 000 tonnes. En France, en trente ans, à partir de 1815, la production de fer quintupla, la production de charbon fut multipliée par 7 et le tonnage transporté par 10.
Mais ces chiffres traduisent mal les effets exercés par la technique sur la vie quotidienne. Les objets devinrent plus courants, et plus communs. Au XVIIe siècle encore, ce que nous considérons aujourd’hui comme les possessions les plus banales restaient rares. Les biens d’un paysan se réduisaient à quelques ustensiles, une table et peut être un rechange complet de vêtements. Dans son testament, Shakespeare lègue à Anne Hathaway « son deuxième lit ». Les clous de fer étaient si rares qu’en Amérique les pionniers brûlaient leurs cabanes pour les récupérer. Dans les régions les plus sauvages d’Ecosse, à l’époque d’Adam Smith, les clous servaient même de monnaie.
La technologie apporta un flux d’objets de plus en plus large, profond et rapide. Chaussures, manteaux, papier, verre à vitres, chaises, boucles, objets d’un respect empressé à l’époque précapitaliste, sauf pour quelques rares privilégiés, devinrent des articles de tous les jours. Peu à peu le capitalisme fit apparaître ce que nous appelons l’amélioration du niveau de vie une augmentation constante, régulière et systématique du nombre, de la variété et de la qualité des biens matériels mis à la disposition de la grande masse de la société. Ce processus était inconnu jusque là.
Une autre transformation due à la technologie fut l’accroissement invraisemblable de la dimension des équipements industriels. Cet accroissement débuta au niveau du matériel de production en raison surtout des progrès accomplis par la technologie du fer et plus tard de l’acier. Les fourneaux servant à traiter le minerai de fer passèrent de 3 mètres de haut en 1770 à plus de 30 mètres un siècle plus tard ; au cours de cette période, les creusets dans lesquels on élaborait l’acier, et qui n’étaient que des chaudrons à peine plus grands qu’un pichet, se transformèrent en convertisseurs gros comme des maisons. Les métiers à tisser, petites machines installées dans les chaumières des artisans à domicile, se transformèrent en mécaniques monstrueuses abritées dans des usines dont la taille nous impressionne encore aujourd’hui.
L’expansion de l’échelle sociale de la production fut tout aussi remarquable. La nouvelle technologie dépassa presque immédiatement les capacités administratives de la petite entreprise. A mesure que l’appareil de production grandissait, sa vitesse croissait. Quand le débit des flux de production passa de celui du ruisseau à celui du fleuve, il fallut une organisation beaucoup plus solide pour en assurer la gestion assurer la fourniture régulière de matières premières, surveiller le travail et, surtout, trouver un marché.
C’est ainsi que la dimension de l’entreprise type se mit à croître à mesure que son fondement technologique devenait plus complexe. Au cours du dernier quart du XVIIIe siècle, une usine employant dix personnes intéressait un homme comme Adam Smith. Dans le premier quart du XIXe siècle, une manufacture de textile courante employait plusieurs centaines d’hommes et de femmes. Cinquante ans plus tard, les effectifs de nombreuses compagnies de chemin de fer étaient équivalents aux armées de monarques respectables à l’époque d’Adam Smith. Et cinquante ans plus tard encore, vers 1920, beaucoup de grandes entreprises industrielles employaient presque autant de monde que la population d’une ville du XVIIIe siècle. Ford Motor Company, par exemple, avait 174 000 employés en 1929, elle en a plus de 400 000 aujourd’hui.
La technologie joua également un rôle décisif en modifiant la nature de la plus fondamentale des activités humaines, le travail. Elle le fit en décomposant les tâches compliquées de l’activité de production en éléments plus réduits, dont beaucoup purent alors être imités ou du moins assistés par des dispositifs mécaniques. C’est ce que l’on appelle la division du travail. Adam Smith allait bientôt expliquer, nous le verrons, que la division du travail était le premier responsable de l’augmentation de productivité du travailleur moyen.
La division du travail allait exercer d’autres influences sur la vie sociale. Le travail devint plus fragmenté, monotone, fastidieux et lassant. L’autonomie individuelle en souffrit. A l’époque précapitaliste, la plupart des gens produisaient directement les éléments indispensables à leur subsistance, ou des produits pouvant être échangés contre ces moyens de subsistance : les paysans faisaient pousser du grain, les artisans faisaient de l’étoffe, des chaussures, des outils. Mais à mesure que s’affinait la division du travail, ces produits devenaient des éléments toujours plus petits du puzzle total. Les ouvriers n’effectuaient plus le filage de la laine ou le tissage de l’étoffe, mais manipulaient des leviers et alimentaient la machine effectuant le filage ou le tissage. Un ouvrier d’une usine de chaussures fabriquait des empeignes, des semelles ou des talons, mais plus des chaussures. Aucune de ses fonctions n’aurait à elle seule permis à son responsable de se nourrir un seul jour ; aucun de ses produits n’aurait pu être échangé contre un autre, en dehors du réseau compliqué du marché. La technologie libérait les hommes et les femmes de nombreux besoins matériels, mais en les liant au fonctionnement du système de marché.
L’un des effets les plus importants de la technologie fut d’exposer hommes et femmes à une évolution d’une ampleur inconnue jusqu’alors. Elle était bienvenue par certains côtés, car elle ouvrait littéralement de nouveaux horizons à la vie matérielle : les voyages, par exemple, autrefois réservés aux riches, devinrent accessibles aux masses comme le révéla l’afflux des immigrants aux États Unis durant le XIXe siècle.
Toutefois, les modifications apportées par la technologie avaient aussi des côtés négatifs. Déjà secouée par les forces du marché, capables de faire mystérieusement disparaître le besoin de travail ou de le créer tout aussi mystérieusement, la société découvrit soudain que des professions tout entières, des métiers acquis en une vie, des entreprises bâties laborieusement en plusieurs générations, des industries séculaires pouvaient être menacés par l’apparition de transformations technologiques. Les machines de production apparurent de plus en plus comme l’ennemi du genre humain plutôt que son allié. Au début du XIXe siècle, les tisseurs à domicile, dont les activités étaient peu à peu détruites par la concurrence des manufactures, se rassemblaient en bandes et, sous le nom de Luddites, s’acharnaient à détruire les usines abhorrées.
Cette énumération des transformations apportées au sens même de l’existence par la technique, combinée au système de marché, n’est nullement exhaustive, mais elle donne un aperçu de la profondeur et de la brutalité de la révolution introduite par le capitalisme. La technologie était une sorte de génie prisonnier que le capitalisme venait de libérer de sa bouteille et qui a depuis lors refusé d’y rentrer.