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 Le déchaînement technologique

La création de la société de marché ouvrit aussi la voie à une transformation qui joua un grand rôle dans l’apparition de la vie économique moderne l’intégration de la science et de la technique à la vie quotidienne.

La technologie n’est pas un phénomène moderne. Les pierres gigantesques des alignements préhistoriques de Stonehenge, la précision et la délicatesse des monumentales pyramides d’Égypte, les murs de pierres incas, si précisément ajustés qu’on ne peut enfoncer la lame d’un canif entre les blocs, la Grande Muraille de Chine et les observatoires mayas attestent que depuis longtemps l’humanité savait transporter, élever des poids écrasants, tailler et polir des surfaces dures, calculer des problèmes complexes. Beaucoup de ces travaux poseraient même des difficultés énormes à nos ingénieurs modernes.

Quoi qu’il en soit, et malgré les sommets atteints par la technologie précapitaliste, elle ne disposait que d’une base restreinte. Nous avons déjà remarqué que les outils fondamentaux de l’agriculture et de l’artisanat sont restés à peu près inchangés au cours des millénaires. Les améliorations se faisaient très lentement. Une invention aussi simple que le collier de cheval, dont la forme permet à l’animal de trait de tirer sans avoir la trachée écrasée, n’apparut pas du temps de la gloire grecque et des triomphes romains. Il fallut attendre le Moyen Age pour passer du boeuf au cheval pour les labours (modification qui améliora de près de 30 % l’efficacité) ou pour voir un système de rotation triennale remplacer l’alternance des récoltes sur deux ans (voir encadré). La technologie précapitaliste se consacrait donc essentiellement à répondre aux besoins des souverains, des prêtres, des guerriers. Ses applications à la vie de tous les jours restaient à peu près ignorées.

Il y avait évidemment d’excellentes raisons de négliger la technique dans la vie quotidienne. Le premier effet des transformations technologiques dans les activités de chaque jour est d’augmenter le rendement, de renforcer la productivité individuelle. Mais dans une société encore réglementée par la tradition et l’autorité, où la production était essentiellement le fait des serfs, des esclaves et des artisans liés par la coutume, la recherche d’une productivité accrue n’était guère encouragée. L’essentiel d’une augmentation du rendement agricole n’irait qu’au seigneur, sous la forme d’un loyer plus élevé, et non au serf ou à l’esclave responsables de la production. Le seigneur aurait évidemment tiré grand profit d’une augmentation du rendement agricole, mais comment s’attendre qu’un noble s’intéresse ou daigne s’intéresser à des travaux aussi sales que le labourage et la moisson ? De même un artisan modifiant les techniques de son métier aurait dû partager ce progrès avec ses confrères. Et comment ces confrères, accoutumés au cours des années à écouler une certaine quantité de peaux, de marmites ou d’étoffes sur le marché du village, auraient ils pu trouver des amateurs, des clients pour cette production supplémentaire ?

La technologie de production des sociétés précapitalistes sommeillait donc faute d’encouragement à rechercher l’évolution. D’ailleurs, des forces puissantes s’opposaient à cette transformation technologique qui ne pouvait apporter au monde qu’un élément de trouble. Une société dont le mode de vie tout entier reposait sur la reproduction de modèles bien établis se trouvait incapable d’imaginer un univers où la technologie de production fût en évolution continuelle et où aucune entreprise n’admît la moindre limite.

Ces forces inhibitrices furent brutalement balayées par les courants des marchés naissants du travail, de la terre et du capital. Les serfs furent déracinés pour devenir des ouvriers obligés de vendre leur puissance de travail ; les aristocrates propriétaires terriens furent brutalement écartés par les parvenus enrichis ; les artisans et les maîtres de corporations virent les entreprises commerciales s’emparer de leur gagne pain traditionnel. Un nouveau sentiment de nécessité, d’urgence, pénétra la vie économique. Une existence jusque là plus ou moins stable se transforma peu à peu en une lutte acharnée pour la vie. La certitude que le meilleur moyen de préserver ses intérêts économiques consistait à suivre la voie tracée par ses ancêtres laissa place à la conviction que la vie économique, imprégnée d’insécurité, n’était au mieux qu’une bataille pour survivre, où chacun devait se défendre seul.

L’importance croissante du marché avec ses pressions impersonnelles transforma radicalement la place occupée par la technologie, surtout dans les petits ateliers et les usines minuscules où s’organisait la révolution capitaliste. Là, le principe de la liberté individuelle conduisait à la nécessité de trouver un point d’appui dans la lutte pour la vie. Et l’un des points d’appui accessibles à tout capitaliste ambitieux, doté d’un esprit curieux et d’une certaine connaissance des procédés de production, était la technologie elle même une amélioration, une invention quelconque, capable d’abaisser les coûts ou de modifier un produit afin de lui donner une supériorité sur ses concurrents.

C’est ainsi qu’à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, le capitalisme fit naître tout un clan d’entrepreneurs à l’esprit technologique, groupe social tout à fait nouveau dans l’histoire économique. Il y eut par exemple John Wilkinson, fils d’un producteur de fer, qui devint l’un des moteurs de l’évolution technique dans son domaine. Wilkinson voulait que tout soit fait de fer les tuyaux et les ponts, les soufflets et les cylindres (dont l’un fut utilisé pour la construction du tout nouveau moteur à vapeur de John Watt). Il construisit même un navire en fer, qui fut la risée générale, mais suscita plus tard l’admiration des foules. Il y eut Richard Arkwright, barbier de son état, qui fit fortune en inventant (ou peut être en volant) la première machine à filer efficace et devint par la suite un gros propriétaire de filatures. Il y eut Peter Onions, obscur contremaître qui inventa le procédé de puddlage pour la fabrication du fer forgé ; Benjamin Huntsman, horloger, qui améliora les méthodes de fabrication de l’acier, et bien d’autres. Quelques uns, comme sir Jethro lull, pionnier des techniques agricoles, étaient gentilshommes, mais dans l’ensemble, les leaders technologiques de l’industrie furent d’humble origine.