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 Apparition du système de marché

Loin de représenter un caractère éternel de la nature humaine, le capitalisme surgira donc comme un bouleversement volcanique des routines ancestrales. L’immense inertie qui empêcha l’émergence du capitalisme dans la plupart des sociétés primitives commence à nous apparaître. De l’une à l’autre, bien entendu, les obstacles opposés à la création d’un mode de vie économique appliquant des principes totalement contraires à ceux de l’époque étaient différents. Mais dans toutes ces sociétés, aucun peut être ne fut plus difficile à surmonter que l’emprise de la tradition et de l’autorité sur l’organisation de la vie économique, et la nécessité d’y substituer un système de marché.

Qu’est ce qu’un système de marché ? Essentiellement, un système dans lequel les activités économiques sont entre les mains d’hommes et de femmes réagissant librement aux stimuli positifs et négatifs du marché, plutôt qu’aux routines fixées par la tradition ou aux ordres de quelqu’un. Dans un système de marché, les individus sont libres de travailler où ils le veulent, mais doivent rechercher un travail ; par opposition, les serfs ou les artisans des corporations d’autrefois naissaient avec un emploi et ne pouvaient que très difficilement le quitter pour un autre. Dans un système de marché, n’importe qui est libre d’acheter de la terre ou de la vendre : une ferme peut se transformer en centre commercial. Par opposition encore, la terre dans les sociétés précapitalistes n’était pas plus à vendre que ne le sont aujourd’hui nos villes.

Enfin, en système capitaliste, un marché signifie un apport régulier de richesses dans la production un flux d’épargne et d’investissements organisé par les banques et autres organismes financiers, où les emprunteurs paient un intérêt pour disposer de la fortune des prêteurs. Il n’existait rien de ce genre avant le capitalisme, à l’exception des très petits marchés de capitaux, de mauvaise réputation, personnifiés par les méprisables usuriers.

La main d’oeuvre, les terres, les capitaux qu’une société de marché se procure ou dont elle se débarrasse s’appellent facteurs de production, et le discours économique traite largement des manières dont le marché combine leur contribution essentielle à la production. Comme cette contribution est vraiment essentielle, il faut ici résoudre la question suivante : comment les facteurs de production étaient ils mis à contribution avant l’apparition du système de marché ? La réponse peut donner un choc, mais elle est pleine d’enseignement.

Avant le capitalisme, il n’y avait pas de facteurs de production.

Bien entendu, le travail humain, la terre et les ressources naturelles, cadeaux de la nature, les produits de la société, ont toujours existé. Mais la main d’oeuvre, la terre, le capital, n’étaient par des produits disponibles à la vente. Le travail faisait partie des devoirs sociaux des serfs ou des esclaves, qui n’étaient pas payés en retour. Le serf payait même un droit à son seigneur pour pouvoir utiliser son matériel, et n’escomptait jamais une rémunération en échange de la part de ses récoltes représentant la redevance due. De même la terre était considérée comme la base du pouvoir militaire ou de l’administration civile, exactement comme le sont aujourd’hui le département ou le pays et non comme une propriété foncière, achetable ou vendable. Le capital était un trésor, ou l’équipement indispensable à l’artisan, mais non une masse abstraite de richesses possédant une valeur de marché. L’idée d’un capital liquide, fluide, eût semblé aussi étrange dans la vie médiévale que le serait pour nous aujourd’hui le concept d’actions et d’obligations en tant qu’héritages inaliénables.

Mais comment le travail non rémunéré, la terre inlouable et les trésors privés devinrent ils des facteurs de production, c’est à dire des produits pouvant être vendus et achetés comme des aunes d’étoffe ou des boisseaux de blé ? C’est qu’une immense révolution entreprit de miner l’univers de la tradition et de l’autorité pour faire apparaître les relations de marché qui sont l’apanage du monde moderne. A partir du XVIe siècle mais les racines peuvent en être retrouvées bien longtemps auparavant un processus de transformation parfois progressive, parfois violente, brisant les entraves et les coutumes de l’Europe médiévale, annonça la société de marché telle que nous la connaissons.

Nous ne pourrons aborder ici que très brièvement cette évolution, longue, tortueuse et quelquefois sanglante. En Grande Bretagne, elle fut particulièrement cruelle pour les paysans, expulsés de leurs terres par la clôture des pâturages communaux. Il s’agissait de créer des pâtures privées pour les moutons du seigneur, dont la laine était devenue un bien rentable. En 1820 encore, la duchesse de Sutherland évinçait 15 000 locataires de 321 000 hectares de terre pour les remplacer par 131 000 moutons. Les locataires, privés de leur accès traditionnel aux champs, échouèrent dans les villes où ils furent obligés de vendre leurs services en tant que facteur de production : la main d’oeuvre.

En France, la création des facteurs de production pesa lourdement sur la propriété terrienne. Quand l’or du Nouveau Monde afflua dans l’Europe du XVIe siècle, les prix se mirent à monter et les seigneurs féodaux se trouvèrent pris dans un cercle infernal. Comme tout dans la vie médiévale, les loyers et les redevances qu’ils recevaient de leurs serfs étaient fixes et immuables. Mais le prix des marchandises n’était pas fixe. Bien qu’un nombre croissant des obligations des serfs, prévues à l’origine en nature (tant de douzaines d’oeufs, ou d’aunes d’étoffe, ou de jours de travail) fussent à présent dues en espèces, les prix augmentaient si vite que les seigneurs féodaux ne pouvaient plus faire face à leurs dépenses.

Nous voyons alors apparaître une nouvelle catégorie d’individus, l’aristocrate appauvri. En 1530, en France, dans le Gévaudan, le plus riche seigneur foncier avait un revenu de cinq mille livres ; en ville, certains marchands avaient des revenus de soixante cinq mille livres. L’équilibre du pouvoir se retourna donc contre l’aristocratie foncière, réduisant beaucoup de ses membres à la misère. Mais les marchands parvenus ne perdaient pas de temps pour acquérir des terres, qu’ils en vinrent très vite à considérer non pas comme des propriétés ancestrales, mais comme un capital potentiel.

Ce bref coup d’oeil sur l’histoire économique fait apparaître un point important. Les facteurs de production sans lesquels la société de marché n’existerait pas ne sont pas des attributs éternels et naturels. Ils sont les créations d’un processus d’évolution historique, d’une transformation qui a séparé le travail de la vie sociale, transformé la terre ancestrale en propriété foncière, et le trésor en capital. Le capitalisme est le résultat d’une transformation révolutionnaire transformation des lois, des attitudes et des relations sociales plus profonde et de plus grande portée que tous les événements antérieurs

L’aspect révolutionnaire du capitalisme, c’est qu’il lui fallut démanteler un mode de vie féodal, plus ancien, avant que le système de marché ne puisse s’implanter. Cela nous ramène à cet aspect de liberté économique qui joue un rôle si important dans notre définition du capitalisme. Nous voyons en effet que la liberté économique n’apparut pas simplement parce que des hommes et des femmes cherchaient à s’affranchir des entraves de la coutume et de l’autorité : elle leur fut aussi imposée, souvent sous la forme d’une transformation douloureuse et inopportune.

Car le féodalisme européen, malgré ses cruautés et ses injustices, offrait une certaine sécurité économique. Dans son existence misérable, le serf avait pour les mauvais jours la garantie des aumônes distribuées par les greniers du seigneur. Pour exploité que fût un compagnon artisan, il savait que les règles de la guilde de son maître interdisaient de le mettre à la porte sans formalités. Accablé de dépenses, le seigneur savait aussi que ses loyers et ses redevances, garantis par la loi et la coutume, lui seraient servis, site temps du moins le permettait. Ailleurs, en Chine, aux Indes, au Japon, des variantes de cette combinaison de la tradition et de l’autorité assuraient également un peu de stabilité à la vie économique.

L’irruption du système de marché ou, mieux, ces siècles de convulsions qui devaient briser l’emprise de la tradition et de l’autorité en Angleterre, en France et aux Pays Bas détruisirent ce système de soutènement social. La liberté économique du capitalisme était une épée à double tranchant. D’une part, ces libertés nouvelles furent de précieuses acquisitions pour les individus privés du droit de contracter un accord légal. Pour tes bourgeois commerçants en plein essor, ce fut le passeport pour un nouveau statut. Pour certaines des classes tes plus pauvres, ta liberté du contrat économique offrit une chance de sortir d’une situation sociale à laquelle il était jusque là virtuellement impossible d’échapper. La liberté économique avait également un aspect moins attrayant : la nécessité de se maintenir à flot par ses propres efforts dans une eau agitée où tout le monde luttait pour survivre. Beaucoup de marchands et d’innombrables travailleurs sans emploi s’y noyèrent sans espoir de retour.

Le système de marché fut donc une cause d’agitation, d’insécurité et de souffrances individuelles, en même temps qu’une source de progrès, de possibilités et de réussite. Cette
opposition entre les avantages et les inconvénients de la liberté économique reste l’un des points cruciaux de toute discussion sur le capitalisme.