Qui se cache encore derriere Maroc Soir
Il a surgi de nulle part, a obtenu une dérogation de la loi, a payé un prix dérisoire et se retrouve à la tête du plus grand groupe de presse du Maroc. Lui, c’est Othman El Oumeir, un « richissime » saoudien, particulièrement bien entouré, mais autour duquel beaucoup de points d’interrogation persistent.
Un peu plus d’un mois après le rachat du groupe Maroc Soir par Othman El Oumeïr, les points de vue divergent, notamment sur le personnage, son entourage et le contexte de la transaction. L’effet coup de théâtre est encore présent dans les esprits et les non dits deviennent pesants. A 53 ans, ce millionnaire d’origine saoudienne a eu les faveurs du Palais pour reprendre le premier groupe de presse national. Et, du coup, toutes les portes lui ont été ouvertes. Il a même eu droit à une dérogation sur mesure de la loi interdisant aux étrangers de prendre le contrôle d’une publication marocaine. Une exception qui ne semble nullement gêner El Oumeïr car il ne se considère pas si étranger que cela, dit il. Certes, il connaît très bien le Maroc depuis plus de 23 ans et il y a une résidence secondaire et quelques investissements, mais ce n’est pas pour autant qu’il est Marocain. La version officielle est qu’El Oumeïr a été choisi pour ses qualités de journaliste chevronné et surtout d’homme de réseaux. Et quels réseaux ! Il est bien introduit dans les milieux diplomatiques internationaux grâce notamment à sa proximité du prince Bandar Ben Soltan, fils du ministre de la Défense saoudien et ambassadeur de l’Arabie Saoudite aux EtatsUnis. Bandar est un personnage tellement proche du Président des Etats Unis qu’il s’est vu surnommer « Bandar Bush ». On dit même qu’il n’a pas besoin de rendez vous pour rencontrer le Président. Lui aussi connaît bien le Maroc pour y avoir une résidence et des intérêts économiques dont notamment des liens avec le groupe Dallah El Baraka (Talsint, Taghazout...). Ne dit on pas aussi qu’il y a un émir derrière le rachat de Maroc Soir ?
Des poupées russes L’autre figure énigmatique dont le nom ressurgit à chaque fois qu’El Oumeïr ouvre son portefeuille pour faire le moindre placement, c’est un certain Emile Isaac. Un Assyrien d’origine irakienne qui se présente comme le conseiller économique et financier de l’homme d’affaires saoudien mais qui, en réalité, est sa tête pensante et son homme de confiance. El Oumeïr ne s’en cache pas. Il affirme qu’il aime s’entourer de spécialistes pour l’éclairer sur les volets juridiques, financiers ou autres avant chaque investissement. « Emile Isaac n’est qu’un conseiller parmi d’autres », dit il. Certes, mais un conseiller qui lui est particulièrement cher. Les deux hommes ont fait un bon bout de chemin ensemble et leurs destins sont liés par plusieurs affaires. En interne, Emile Isaac est fortement mêlé à la restructuration du groupe Maroc Soir et sa présence dans les locaux de l’administration ne passe pas inaperçue. En essayant d’en savoir plus sur Emile Isaac, nos recherches nous ont mené, entre autres, à la fameuse affaire de la résidence de l’ambassade du Maroc à Washington. Un scandale qui a été révélé par Al Ousboue et Le journal (voir encadré) à la fin de l’année 1999. Nous étions loin d’imaginer le montage financier et les liens qui se cachent derrière. De véritables poupées russes. C’est ce même Emile Isaac, résident à Londres, et propriétaire de la société Clewerwal Corporation qui avait vendu la résidence du Maryland à l’ambassade du Maroc et qui a empoché une plus value de 2 millions de dollars sur le dos du contribuable marocain.
Le nom d’Emile Isaac apparaît clairement dans les documents officiels de la cession de cette fameuse villa. Et puisque El Oumeïr n’est jamais bien loin de son cher conseiller, cela fait planer le doute concernant le duo El Oumeïr Issaac qui est actuellement le think tank du groupe de presse marocain. On se demande aujourd’hui comment peut on offrir sur un plateau d’argent un journal fortement symbolique pour le Maroc à des figures aussi mystérieuses. Pourtant, l’opération a été pilotée directement par le Palais qui, semble t il, a été séduit par l’éloquence d’El Omeïr.
Revirement de situation Notons qu’Emile Isaac est également l’associé d’El Oumeïr dans la société OR Média, basée à Londres, qui en produisant des documentaires assez politisés pour le compte de la BBC, lui avait permis d’attirer l’attention de plusieurs chefs d’Etats dont notamment Feu le Roi Hassan II. El Omeïr avait une relation privilégiée avec le Souverain défunt depuis leur première rencontre professionnelle en 1979. Epoque où il était rédacteur en chef d’Achark Al Awsat et où il multipliait les interviews dans les salons feutrés. Feu le Roi Hassan II lui aurait même proposé, en 1998, de reprendre le groupe Maroc Soir, mais El Omeïr avait décliné l’offre de manière très diplomatique. Après tout, la maison était lourdement endettée et très mal gérée et El Oumeïr, bien que millionnaire, n’est pas homme à jeter l’argent par la fenêtre. Maintenant que Othmane Benjelloun est passé pour « faire le ménage » dans les comptes de l’entreprise et au moment même où il s’apprêtait à peaufiner sa gestion en annonçant un programme d’investissement ambitieux, le journaliste homme d’affaires s’est dit preneur. Pourquoi donc aujourd’hui ? A quel prix et dans quelles conditions ? Des questions légitimées par le timing particulier de la transaction et le prix bradé de 6O millions de dirhams payés par El Oumeïr, selon ses propres dires. L’annonce officielle a coïncidé avec la signature de l’Accord de libre échange avec les Etats Unis et beaucoup d’observateurs ne manquent pas de faire le lien entre les deux événements. Il faut dire que récente ligne éditoriale (voir encadré) et l’appétit des US pour l’investissement dans le médias arabes (Sawa, El Hurra), nous guident vers cette piste. Quoi de mieux qu’un journal de grande diffusion tel que Le Matin o Assahra qui, plus est, sont suffisamment proches du discours officiel pour compléter le dispositif de propagande enclenchée par L Maison Blanche ? Toutes ces réflexions pousser beaucoup d’observateurs à se demander si le groupe Maro Soir n’a pas été vendu aux Américains. Si c’est le cas, la transaction serait d’autant plus condamnable qu’il est inimaginable que le gouvernement américain accepte de céder le « USA Today » ou que l’Etat français vende « Le Monde » à des investisseurs étrangers. El Oumeïr serait il l’arbre qui cache la forêt ? Seul l’avenir nous le dira.